La haine, l'amour, la vie
Itinéraire d'une enfant maltraitée
Liliane Zylbersztejn est psychanalyste et psychodramatiste, elle a enseigné à l'université Paris-Vil. Née en 1938, elle a évité la déportation et a échappé à la violence nazie. Elle vit actuellement à Paris.

Itinéraire d'une enfant maltraitée

La haine, l'amour, la vie

Lidia, petite fille juive ayant échappé à la persécution nazie, est victime de maltraitance, après la guerre, au sein de sa propre famille. Sa seule liberté sera de s'opposer. Ce livre retrace avec une émotion bouleversante ce témoignage de vie.

C'est en travaillant au souvenir de sa propre histoire et à partir de cas de patients que Liliane Zylbersztejn explore ce moyen de défense psychique nommé la haine salvatrice. « La haine m'a été nécessaire. Elle était le seul moyen d'échapper à la position de victime. » Mais comment aller au-delà pour s'accomplir et vivre dans l'amour ?

Reconnaître ce système de protection peut aider à faire la paix avec un passé douloureux et ainsi s'en libérer.

Un témoignage d'une grande sincérité sur les mécanismes de survie et les moyens de lutter contre les maltraitances.

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Lors de la remise du "Prix oedipe des libraires 2018" Madame  Mano Siri, prise dans les embouteillages parisiens n'a pas pu proposer son intervention aux participants. la voici donc.

Liliane Zylbersztejn
Itinéraire d'une entant maltraitée La haine. l'amour, la vie
Bonjour à toutes-et à tous,
Liliane Zylbersztejn, je ne la connaissais pas avant de l'inviter pour une émission que vous connaissez peut-être « Livres au Café des Psaumes ». Je l'avais juste Croisée urf dimanche en octobre, au Salon du Livre de POSE : ce jour-là nous sortions notre 1er disque et nous mous apprêtions à jouer, comme aujourd'hui d^ailletrrs, un petit concert de chants yiddish et de musique klezmer. C'est Antoine Spire qui me l'avait présentée et qui m'avait dit, tu vas prendre son livre et tu vas la recevoir aux Psaumes. J'avais jeté un coup d'œil sur le titre, qui m'a tout de suite interpelée, et j'avais dit « oui » comme je fais souvent quand Antoine me propose un livre.
Et puis bien sûr j'ai lu son livre. Et cela a été un vrai choc pour moi : ce n'est pas un langage convenu. Il y a bien sûr parmi les livres que je lis des ouvrages que j'aime un peu, voire beaucoup, certains que je trouve très intéressants et d'autres, plus rares, que je n'aime pas du tout, mais j'ai rarement entre les mains un livre qui suscite un tel écho en moi, qui me bouleverse littéralement. Or l'Itinéraire d'une enfant maltraitée est de ceux là. C'est pourquoi je ne me livrerai pas ici à un éloge poli ni convenu, du moins je l'espère, du livre de Liliane.
Ce livre, comme son titre l'indique, c'est un témoignage et il appartient donc à cette littérature particulière, post-traumatique, qui s'est mise à fleurir ces dernières années, comme une urgence de témoigner alors que les témoins vont disparaître et qu'il ne restera un jour que leur parole écrite ou enregistrée pour nous permettre à nous, leurs descendants, de nous connecter à leurs vies, de garder et de transmettre précieusement ce que fut leur vie, pendant et après la Shoah. Mais je ne vais pas vous raconter le livre, d'abord parce que je suppose que vous l'avez lu, ensuite parce que si ce n'est pas le cas je vous engage à le lire, vraiment.
Je vais plutôt tenter de vous dire, en quelques mots, pourquoi à la fois ce livre mérite le prix Œdipe qu'on lui remet aujourd'hui, même s'il y a une sorte d'ironie décapante et presqu'hilarante au nom que porte ce prix car Œdipe, shm'Œdipe, comme on dirait en yiddish, comme on tchipe en créole pour signifier son désaccord, son mécontentement ou son mépris... Certes d'Œdipe il est question dans ce livre mais d'une drôle de façon, détournée, perverse, comme un Œdipe à l'envers à tous les points de vue !
Que faire lorsqu'enfant on est doublement exposé à la violence brutale et perverse des adultes, celle d'abord du monde, la violence exterminatrice des nazis, puis celle de ceux en qui on devrait, pourrait placer sa confiance, les parents ou ceux qui en tiennent lieu, eux qui devraient permettre à l'enfant, prénommée ici Lidia, de se reconstruire, de se refaire une peau après la guerre, après l'exil en Suisse qui l'a sauvée de la Shoah mais l'a séparée de sa mère ?
Lidia, pour faire vite, est à la fois exposé à la violence physique de son beau-père qui se traduit par des coups, au viol incestueux dont elle est l'objet, comme sa sœur, et peut-être plus grave encore au silence de sa mère, qui laisse faire, ferme les yeux, ne dit rien. Peu en importent les raisons. Or Lidia, contrairement à sa sœur aînée, Marthe, s'est sorti de ce double cauchemar, elle a eu et elle a toujours une vie riche, d'amour, d'amis, de sens.
Comment s'en sort-elle ?
Par la haine. Pas par l'amour : car on ne se sort pas de la maltraitance et du
malheur par l'amour. On s'en sort par la haine. Mais c'est un mot malvenu,
qui n'a pas bonne presse. La haine c'est mal, c'est le mal ? On nous sert à
longueur de temps une sorte de discours que je qualifierai de pseudo-
christianisant qui condamne la haine a priori, et prêche au fond le fait de
tendre la joue à celui qui vous bat ? Vraiment ?
Mais cela ne revient-il pas à prêcher de se laisser faire, de finir par trouver
normal de se faire battre, maltraiter, dépouiller, violer, être à tout jamais
rendu à une identité de victime, voire quand on aura l'occasion d'en faire
autant à ceux qui dépendront de nous ?
Or Lidia n'est pas une victime : elle a été battue, agressée sexuellement par son beau-père, abandonnée psychiquement et affectivement par sa mère, mais elle n'est pas une victime alors qu'elle avait tous les droits de l'être et même de le revendiquer. J'ai presque envie de dire, c'est l'exemple même de la résidence, ce concept devenu si populaire inventé par Boris Cyrulnik, qui lui aussi est revenu de l'enfer d'une enfance menacée de mort et n'en est pas victime.
Je voudrais m'arrêter un peu sur cette idée que la haine peut nous sauver et nous protéger. Car c'est tout le contraire qu'on nous enseigne et qu'on nous inculque. Mais je crois que je comprends très bien ce que Liliane a voulu aire ici. La haine, la révolte, et je me permets ici d'y ajouter la « rage » -j espère que Liliane ne m'en voudra pas - relèvent non pas de la pulsion de mort chez l'enfant, chez le jeune mais sont au contraire des pulsions de vie : c'est ce qui nous permet, quand on est exposé à cette violence innommable, injustifiable et injustifiée, mais surtout incompréhensible de l'adulte, de ne pas sombrer, de ne pas se désagréger, de résister à l'effondrement [je crois que les psychanalystes ici présents ne m'en voudront pas d'évoquer Winnicott), de ne pas désespérer complètement de la vie, du monde, des autres, des adultes. Haïr, ce fut pour la petite Lidia un geste, un sentiment et une émotion salvatrices qui lui permirent de se préserver et de se construire une identité résistante, d'éprouver sa force, de comprendre qu'on peut se battre, qu'on n'est pas, malgré la violence, une chose, bref qu'on peut être un sujet c'est à dire une personne qui ne se soumet pas à une réalité perverse, qu'on peut devenir un mensch ou un wo-mensch (même tout petit) qui soutient son désir de vie et qui peut encore faire des choix, par exemple celui de résister, celui de haïr même sa mère - parfois c'est nécessaire - pour survivre.
Mais je ne voudrais pas que vous croyiez que ce livre est un éloge de la haine. Ce n'est pas le cas : ce qu'il montre, c'est d'abord que la haine existe et surtout qu'elle doit être reconnue et non pas combattue ni condamnée. On ne peut pas aimer a priori qui ne nous aime pas, qui nous maltraite, ou qui nous fait du mal : on doit pouvoir le haïr et faire reconnaître cette haine comme légitime. C'est la condition pour en sortir, pour faire que cette haine assumée, exprimée puisse se transformer. Ou plutôt pour qu'on puisse l'abandonner, ne plus avoir besoin de cette rage pour survivre. La haine c'est un acte de survie. C'est parfois la condition pour, après, plus tard, apprendre à aimer et donc être capable de vivre pleinement. Encore faut-il lui faire une place : et c'est de cela qu'il est question, dans ce livre qui en témoigne et qui en fait la théorie : la reconnaissance de la haine.
Merci à toi Liliane pour ce beau livre.

Mano Siri