Les raisons intimes d'un fléau global
Terroristes.Les raisons intimes d'un fléau global
Geneviève Morel est psychanalyste à Paris et à Lille. Ancienne élève de l'Ecole normale supérieure, agrégée de mathématiques, docteur en psychologie et rédactrice en chef de la revue Savoirs et clinique (érès), elle co-anime un séminaire à l'UHSA de Seclin (CHRU de Lille). Ses recherches portent sur l'ambiguïté sexuelle, le pouvoir des images, le suicide et le crime.

Pourquoi des jeunes gens, élevés parmi nous, deviennent-ils terroristes ? Geneviève Morel s'appuie sur les rares autobiogra­phies de terroristes modernes : celle de l'anarchiste Emile Henry, auteur du premier attentat de masse à la gare Saint-Lazare (1894), de l'assassin de l'impératrice Sissi (1898), des étudiants américains qui dans les années i960 posent des bombes contre la guerre du Vietnam, ou celle de la seule femme du commando qui séquestre Aldo Moro à Rome au nom des Brigades rouges (1978) - autant d'itinéraires singuliers qui se lisent comme des romans noirs.

Elle les analyse, à la lumière de son expérience clinique, comme des études de cas qui l'aident à entendre les djihadistes d'au­jourd'hui dans le cadre des entretiens psychanalytiques qu'elle mène dans une unité hospitalière réservée aux détenus. L'articulation, à chaque fois unique, d'événements intimes et de rencontres fatales éclaire le mode d'entrée dans le terrorisme et les causes subjectives des passages à l'acte.

Cet ouvrage, qui remet en cause bien des préjugés, fait le pari de repenser la prévention et le suivi des djihadistes dans le contexte subjectif de leur engagement terroriste

 

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Geneviève Morel, Terroristes, les raisons intimes d’un fléau global

Fayard, collection « Ouvertures », 2018

 

Alors que des actions terroristes ont frappé de nombreux pays depuis la fin du XXe siècle et que les attentats commis en France en 2015 nous ont laissés sidérés et sans voix devant ces actes souvent commis par de jeunes Français(es), Geneviève Morel, psychanalyste, reprend dans cet ouvrage l’insistante question : comment et pourquoi devient-on terroriste ?

 

Se distinguant des nombreuses études journalistiques, politiques, sociologiques, religieuses ou psychanalytiques déjà parues, son livre aborde ce sujet d’une façon inédite à ce jour, par le biais d’une démarche clinique originale, qui prend soin de se tenir à distance des schèmes d’explication générale, fussent-ils psychanalytiques, comme des catégories nosographiques pouvant faire présumer l’existence de profils-types. En étudiant chaque cas dans toutes ses singularités, il apporte des éclairages sur le caractère universel de la détermination des actes terroristes par des raisons intimes.

 

À la recherche dans les siècles passés d’éléments de compréhension des temps présents, Geneviève Morel a réuni une documentation extrêmement riche et variée. Ainsi se dressent devant nous et reprennent vie les figures d’anarchistes historiques : Émile Henry, perpétrant en 1892 le premier attentat terroriste de masse au café Terminus à Paris, Luigi Lucheni, l’assassin de Sissi en 1898 à Genève. Les témoignages et mémoires qu’ils ont souhaité laisser après leur passage à l’acte ont suscité l’intérêt des psychiatres de la fin du XIXe siècle qui ont su les lire et les écouter pour en recueillir un savoir sur la cause de leurs actes. Quasiment inconnus en France, des membres des Weathermen – un groupe révolutionnaire né aux États-Unis de l’opposition à la guerre du Vietnam – ainsi que des membres des Brigades rouges en Italie dans les années 1970, dont Anna Laura Braghetti, seule femme impliquée dans l’assassinat d’Aldo Moro, ont rédigé des récits autobiographiques précieux. Enfin, Geneviève Morel appuie son analyse du terrorisme sur les entretiens qu’elle a elle-même menés à l’hôpital ou dans un contexte carcéral avec des personnes impliquées dans le djihadisme, tels Driss, le « revenant » ou Emna, la convertie.

 

L’étude de Geneviève Morel, rigoureuse, exigeante, s’attachant aux détails de chaque cas rapportés par les protagonistes eux-mêmes, met à mal un certains nombres de thèses avancées aujourd’hui sur le basculement dans le terrorisme. Ainsi de l’idée d’un passage progressif et comme insensible dans l’extrémisme. L’auteure établit au contraire une discontinuité entre d’une part la rencontre avec l’extrémisme et, d’autre part, l’engagement, ce dernier terme impliquant une décision consciente/inconsciente du sujet introduisant une rupture avec sa vie antérieure. Parallèlement, elle montre que les déterminations personnelles, familiales, sociales et historiques sont insuffisantes à rendre compte du passage au terrorisme. On le voit par exemple dans les fratries : certains basculent, d’autres non.

 

Si les déterminations habituellement invoquées ne peuvent à elles seules expliquer l’engagement terroriste, que nous apprennent les protagonistes eux-mêmes, le plus souvent à leur insu ? Ou plutôt que révèle le déchiffrement précis opéré par Geneviève Morel sur les cas qu’elle déploie ? Il montre pour chacun d’eux que le passage au terrorisme s’enracine dans un événement intime relevant des formations de l’inconscient. La rencontre déterminante a lieu lorsque des événements extérieurs et contingents reposant sur l’endoctrinement ou des images violentes viennent toucher le plus intime du sujet (souvenir, scène traumatique, fantasme, délire…), ce que l’auteure désigne comme « tableaux inconscients ». Elle relève que les propagandistes du djihad utilisent d’ailleurs largement la puissance des images en diffusant des vidéos de corps ensanglantés qui viennent, pour certains, faire écho à leurs « images destinales » : « Le dispositif de terreur met à nu l’alliance de la pulsion de mort et de la pulsion scopique et l’exhibe dans l’image atroce qui condense la jouissance de tuer. »

 

L’auteure insiste par ailleurs sur le fait que le sujet ne saurait être considéré dans ce processus comme une victime passive. Il prend part à ce que le hasard trame avec son inconscient et il existe, même si elle est ténue et dissimulée, une dimension de choix dans le cours destinal qu’il vient alors à donner à son existence.

 

Pour ce qui est des femmes en particulier, plusieurs des cas présentés par Geneviève Morel mettent en avant le rôle de l’amour ou de l’attirance sexuelle comme facteur décisif de leur engagement dans le terrorisme, par la formation d’un « couple fatal » avec un leader masculin. Il en va ainsi de la brigadiste A. L. Braghetti et de la Weatherwoman Cathy Wilkerson avec leurs partenaires comme de la kamikaze Muriel Degauque aspirant au martyre à deux en Syrie.

 

La thèse que soutient Geneviève Morel sur l’engagement dans le terrorisme a un corolaire qui n’est pas sans conséquence quant à ce que devraient être la prévention, le suivi thérapeutique et la réinsertion de jeunes djihadistes. La « dé-radicalisation » ne peut qu’être vouée à l’échec si elle est envisagée comme une sorte de radicalisation à l’envers. Celle-ci suppose que l’idéologie djihadiste agit sur un sujet fragilisé par le vide des repères familiaux qui est le sien ou l’anomie du groupe auquel il appartient, et qu’il suffirait de le désendoctriner point par point. Or, s’il existe bien chez des extrémistes passant à l’acte une séquence déracinement - vide - appel par l’invocation d’une loi pousse-au-crime, la dimension d’appropriation subjective de la propagande djihadiste n’en demeure pas moins méconnue tant que le point singulier où cette propagande rencontre le fantasme inconscient du sujet n’est pas identifié.

 

À un endoctrinement ne doit pas répondre un « dés-endoctrinement » suscitant réticence ou refus. Certes, la réorientation d’un sujet à la suite d’un passage à l’acte de nature terroriste ou d’un endoctrinement est extrêmement longue et difficile, mais elle n’est pas impossible ainsi que le montrent les mémoires, étudiées dans le dernier chapitre, de David Vallat, condamné pour son implication dans les activités du GIA, puis ayant été capable de mener un retour effectif sur sa position subjective de candidat au martyre.

 

C’est en recherchant pas à pas – mot à mot –, avec l’aide d’un thérapeute formé, les événements inconscients qui l’ont fait basculer dans l’extrémisme que le sujet pourra s’en détacher. Le détachement de l’endoctrinement ne peut se faire sans la prise en compte de la dimension intime de l’engagement et des effets subjectifs du passage à l’acte.

 

Geneviève Morel use avec subtilité et légèreté des concepts analytiques appliqués aux récits de vie qu’elle étudie.  Écrit avec fluidité et élégance, son essai s’adresse à chacun(e) d’entre nous.

 

Lucile Charliac

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