Freud incognito. Danse avec Moïse

George-Henri Melenotte. Freud incognito. Danse avec Moïse. Essais EPEL 216P. 23€

 

Dans la production habituelle des ouvrages de psychanalyse, en voici un qui surprend. Peut-être parce que G-H Melenotte nous ramène, bien malgré lui, quelques années en arrière, du temps où il était plus habituel de lire et commenter Freud que de s’étendre sur les pensées et arrières pensées de Jacques Lacan.

 

L’auteur, en effet, s’empare d’un texte de Freud dont je n’avais, il faut bien l’avouer, qu’un vague souvenir. Ecrit en 1913, et paru dans Imago, ce texte prend pour objet la statue de Moïse par Michel Ange, statue destinée à figurer sur le tombeau de son commanditaire le pape Jules II. Conclu une première fois en1505, le contrat et la statue ainsi que sa destination finale telle qu’on peut l’admirer aujourd’hui à Rome, connaîtront nombre de rebondissements dont le livre, et ce n’est la moindre de ses qualités , nous entretien en détail, sans lasser notre intérêt.

 

Melenotte souligne à quel point ce texte est d’emblée une énigme, à la fois par la passion qu’il suscite chez Freud mais aussi par le souhait de ne pas le signer, tentative tout à fait inhabituelle et évidemment vaine de rester comme en retrait de son écrit.

 

Cette citation de Freud en témoigne :

 

« Combien de fois n’ai-je pas gravi l’escalier abrupt menant du déplaisant Corso Cavour à la place solitaire où se trouve l’église abandonnée, cherchant toujours à soutenir le regard méprisant et courroucé du héros et me faufilant parfois précautionneusement hors de l’espace intérieur et de sa pénombre, comme si j’appartenais moi-même à la populace sur laquelle est dirigé l’œil. »

 

C’est que, rappelons-le, cette statue est censée figurer l’attitude du prophète revenant avec sous le bras, les Tables de Loi dictées par Dieu et tombant sur « son peuple » en train d’adorer le veau d’or.

 

La question qui dès lors va servir de fil conducteur à l’ouvrage est celle-ci : quelle est donc l’éprouvé de Freud face à cette statue qui l’attire comme un papillon la lumière d’où le sous-titre de Danse avec Moïse- et par conséquent quels sont le sens et la fonction de l’écrit pour Freud en cette occasion.

 

Pour l’auteur, ce à quoi se heurte Freud c’est qu’ « un petit bout de soi a mobilisé Freud tout comme la statue. Il les stimule pour les faire jouir. Comme si la statue pouvait jouir pour peu qu’elle bouge, dans la vision de Freud. La jouissance n’est plus limitée par la pellicule tegmentaire de deux corps hétérogènes par leur substance. Elle épuise leurs limites conventionnelles pour le mener dans un ballet où un corps ne se distingue plus de l’autre par agitation d’un petit bout de soi. Avec le Moïse, Freud mobilise non seulement le corps de la statue qui sort de son gel dans le marbre mais, à leur manière, lui et la statue dansent »

 

Si G-H Melenotte tente de nous convaincre que le résultat de l’élaboration de Freud est un échec , tant sur le plan personnel pour son auteur, que dans sa tentative d’élaboration théorique - car la statue comme l’image ne se décomposent pas- force est de constater que , pour ma part, c’est, involontairement peut-être au moins dans un premier temps, un vibrant hommage au génie de Freud. Comment ne pas être frappé par l’effet produit par Freud qui, par la magie de son verbe, transforme à nos yeux cette œuvre massive, froide, immobile, éternelle, et la fait apparaître totalement réincarnée comme l’expression complexe d’un mouvement interrompu par la reprise consciente d’une colère subite.

 

C’est, on l’aura compris, autour de la question de l’image et donc de la fonction de l’imaginaire que se centre la réflexion de l’auteur. Cet imaginaire que Lacan a un temps représenté sous la forme d’un rond de ficelle, qu’en faire ? Peut-on l’interpréter ? Le déconstruire ? C’est toute une position théorique qui en découle. Mais la cure psychanalytique est-ce seulement de la psychanalyse ? Ne comporte-t-elle pas et depuis toujours bien d’autres aspects dans lesquels l’imaginaire joue son rôle et quel rôle ! Voilà bien des points dont on n’a pas fini de débattre.

 

Loin de s’en tenir à ce seul aspect théorique, le livre nous apprend beaucoup sur l’histoire de cette statue, sur Michel Ange et sur bien d’autres points qui font de cet ouvrage une lecture à la fois savante mais d’une lecture agréable et dont l’intérêt ne faiblit pas au fil des pages.