Chez nous de Lucas Belvaux par Dominique Chancé

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Nul doute que ceux qui ont vu ou verront le film de Lucas Belvaux, Chez nous, n’en ressortent avec un trouble et des pensées nombreuses.

La salle était bien remplie, dimanche dernier, à l’Utopia, et si quelques applaudissements ont éclaté à la fin, ainsi que des commentaires : « pas de ça chez nous ! », j’étais pour ma part trop affectée pour y prendre part et surtout pour adhérer à quoi que ce soit. C’est un sentiment de désolation, qui m’habitait. Je me sentais triste parce que je ne vois pas comment on peut convaincre ceux qui ne sont pas déjà convaincus, et parce que je ne pense pas pouvoir, plus que quiconque, esquiver la responsabilité de cette situation.

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ? La misère, la solitude, les frustrations, la bêtise, la violence, ont toujours existé. Que certains aient conservé un goût de l’extrémisme et du fascisme, on le sait. Mais que des jeunes, des gens de tous les milieux, qui ont toutes les raisons de se défier, soient séduits, voilà qui nous déconcerte. Pourquoi savions-nous ce qu’était le Front National et pourquoi jeunes et moins jeunes l’ont-ils oublié ? Comment avons-nous cessé d’enseigner, d’éduquer, de transmettre cette histoire qui nous avait été léguée par nos grands-parents (les grands-pères avaient fait Verdun et avaient fait ce qu’ils avaient pu en 1940), par nos parents (nés aux alentours de la seconde guerre mondiale, anti-pétainistes, qui considéraient Le Pen comme une figure carnavalesque tout juste grotesque et hideuse) et par nos professeurs de lycée (lorsque le programme de Terminale allait de 1914 à Yalta) ?

Doublures et âmes damnées

Le FN est devenu un objet cinématographique, certes, parce qu’il joue sur une image, un « look » qui, autrefois détestable, jouant sur la peur, et ne fascinant que les provocateurs et les nostalgiques du nazisme, est devenu séduisant, doux et patelin, sous les traits d’une blonde « normalisée ». Comment ce parti peut-il séduire, se demandait-on ? Et c’est sur ce terrain de la « séduction que se situe, en effet, Lucas Belvaux :

Chez nous est un film engagé, oui. Il n’est pas militant pour autant, il n’expose pas vraiment de thèse. J’ai essayé de décrire une situation, un parti, une nébuleuse, de décortiquer son discours, de comprendre son impact, son efficacité, son pouvoir de séduction. De montrer la désagrégation progressive du surmoi qu’il provoque, libérant une parole jusqu’ici indicible. D’exposer la confusion qu’il entretient, les peurs qu’il suscite, celles qu’il instrumentalise.”

Le film se situe donc du côté de la psychologie ou même de la psychanalyse, montrant discours et images comme tentatives de séduction, d’un côté, jeu des pulsions de l’autre, perte de repères symboliques à tous les étages. Quant à « décortiquer » le discours, il s’agit plutôt de le faire entendre, dans sa vacuité et son énormité rhétorique, de le voir proférer dans sa mise en scène.

Si la mise en scène — du parti — est privilégiée, pour séduire, il faut travailler l’image pour en faire voir le hors-champ, c’est-à-dire, restituer l’histoire escamotée, travailler également la bande-son, pour faire émerger le véritable sens de propos décousus, de bribes aseptisées dont les postulats demeurent celés. Les voix et intonations sont éminemment soignées afin que s’entende le décalage entre l’espèce de sirop bienveillant des paroles et la brutalité des contenus latents.

Le moment le plus dangereux du film, le plus sensible, est justement celui où le cinéaste filme un meeting, abordant de front la mise en scène et le discours tout entier dévidé, de la présidente de ce parti ou « rassemblement ». C’est un moment de théâtre plus que de cinéma. Une femme arpente la scène, sans bien savoir quoi faire, allant et venant, les bras ballants, plutôt comme une mauvaise comédienne. Elle n’est pas debout derrière un pupitre mais va-et-vient, comme si elle voulait imposer sa réalité physique, plus importante que ce qu’elle dit. Elle débite des morceaux de langage, des mots devenus des objets, des fétiches capables de susciter la vénération, l’adhésion, sans analyse. On ne sait pas ce qui pourrait la rendre crédible ou intéressante. Elle énonce à la queue leu leu des « éléments de langage », ces bouts de phrases que tous les partis (malheureusement) agitent aujourd’hui comme des emblèmes, des signaux et qui ne sont même plus articulés dans un discours, des phrases complètes qui expliciteraient leur sens. Il n’y a rien à analyser puisqu’il n’y a rien à déplier ; il reste des signaux : patrie, France, aimer, peuple, libre, protéger. Ce n’est pas un discours, c’est un jet de mots dont le sens demeure résolument inexprimé, ce qui incite chacun à mettre ce qu’il veut dans les interstices. Ou bien ce discours dit-il quelque chose qui est clair pour ceux qui l’aiment jusque dans ses conséquences ?

J’écoute, avec l’héroïne, cette femme qui évoque Marine Le Pen, débiter tout un discours frontiste, et je ne sais pas si je suis vraiment choquée, pas plus que lorsque les militants et sympathisants enthousiastes entonnent la Marseillaise à bouche grande ouverte, fraternels. Pourquoi devrait-on être choqué ? C’est cet effet qui crée le trouble : le spectateur avisé sait qu’il devrait être choqué, mais voit bien, entend bien que les propos ne sont pas vraiment choquants, comprend pourquoi ces mots peuvent séduire.

Ce discours ne m’intéresse pas, ne me touche pas, cela fait longtemps que je ne peux plus chanter « qu’un sang impur abreuve nos sillons », je ne vibre pas quand on me parle de la Fffrrrrannnce et je ne crois pas à la grandeur patriotique ! Mais il n’y a pas grand-chose, dans ce discours, de vraiment significatif, choquant ou agressif. Il pourrait apparaître comme un discours de droite conventionnel, et c’est en deçà qu’il me meurtrit, me choque, parce que je sais ce qu’il faut entendre derrière ce spectacle et ses chansons. Le discours me choque davantage par ce qu’il ne dit pas que par ce qu’il dit.

En effet, pour comprendre ce qui est en jeu, il faut traduire. Tout est en français, mais tout est en langue étrangère ou en code. Et seuls ceux qui savent déjà, ceux qui ont une lecture historique, peuvent traduire clairement ce qui est dit : racisme, xénophobie, chauvinisme, intolérance, absence de projet pour prendre plus sûrement le pouvoir afin de faire régner un autre « ordre » antirépublicain, etc. C’est un film qui devrait être entièrement sous-titré. Il y aurait la bande-son, la langue FN et la traduction en dessous. Comme il ne peut être question d’analyse de discours et parce que l’enjeu ne se situe plus dans des discours qui escamotent leur sens, le film ne va pas vraiment « décortiquer » ce discours mais montrer les impostures, la fabrication du spectacle et ses coulisses, la manière dont ce qui se passe sur la scène est totalement factice. Le film nous montre que le FN c’est du cinéma : il faut donc aller chercher derrière cette mascarade, la réalité, c’est-à-dire revenir à l’histoire et à la face cachée, plus sombre, de ce spectacle propret. Belvaux montre donc, derrière le discours, les ombres du tableau, donnant les clés qui permettent de démasquer un parti qui a appris à arrondir les mots, à utiliser un langage en forme de publicité pour le savon et, surtout, à avoir « l’air respectable ».

Le scénario est ainsi organisé autour de doubles qui projettent l’image réelle derrière l’image fabriquée, la vraie blonde furibonde et violente derrière la blonde paisible, l’ange noir de la violence raciste derrière la figure du père tranquille. Il faut, en quelque sorte, aller voir les doublures, une sorte d’ombre portée plus réelle que les figures qui occupent le devant de la scène, passer dans les coulisses, pour voir les vrais visages, les vrais habits du fascisme : le militant néonazi en rangers et cuir noir, le passage à tabac des immigrés ou des gitans, des jeunes des cités ; la blonde hystérique et hurlante qui double la présidente comme son avatar moins éduqué, qui aurait oublié de mettre la sourdine, et révélerait son jeu (violence, islamophobie, absence de limites, abus de toutes sortes, obscénité, revendication viriliste).

Quand le discours est complètement perverti, lorsque plus aucun mot n’est fiable, il faut connaître le sous-texte, rappeler des souvenirs : provocations, incendies de voitures, susceptibles de compromettre les jeunes des quartiers populaires ; il faut retrouver la réalité historique et politique de ce parti qui, derrière les mots et valeurs qu’il agite, entend d’autres mots : patrie/nationalisme, protection/refus des étrangers, France/expulsion des immigrés, autorité/fascisme, sécurité/intimidation, peuple/foule de mécontents de toute sorte que l’on méprise mais dont on se sert.

Entre gens du même parti, on s’entend, la connivence permet de se retrouver et le médecin, le garde du corps, la Présidente du parti, la conseillère en communication, voire le milicien violent, savent de quoi il retourne. Les vieux sympathisants sont également au courant et savent très bien ce qu’ils viennent chercher : ils traduisent pour eux-mêmes, comme je l’ai entendu à la radio ce matin : « ça fait quarante ans que je vote Front National, et je ne vais pas changer, disait une femme de 70 ans, interrogée à la sortie d’un meeting de Marine Le Pen, c’est plus possible, on veut que la France redevienne le pays des blancs ». On les devine, ces gens-là, dans le film, au moment du meeting.

Actes manqués et figures de pères

Mais le néophyte, l’héroïne du film, la gentille infirmière, se laisse prendre. Elle croit au discours de l’évidence, du truisme asséné par le bon docteur (le notable évidemment au-dessus des soupçons), forcément humaniste (par son métier) : on veut le bonheur du peuple, on aime le peuple, etc., les « vrais gens », tous ces mots qui n’ont plus aucun sens et que chacun peut répéter à loisir comme des formules aussi magiques que vides. Elle croit à la bonne foi, avec très peu de mots ; elle croit surtout aux images rassurantes, à la gentillesse, comme si pour être un dangereux dictateur et un fasciste, un raciste violent, il fallait nécessairement avoir les lunettes de Pinochet, le bandeau de Le Pen, une moustache carrée. Approcher la plantureuse blonde qui dirige le parti, écouter la voix douce du docteur (excellent Dussolier parfaitement sirupeux), c’est croire à leur innocuité. Comment ces gens, si gentils, pourraient-ils ne pas vouloir notre bien ?

Comment se laisse-t-on embobiner, en toute innocence, par conséquent ? De toute évidence, c’est d’abord par une méconnaissance historique et politique. Le film commence par la peinture d’un milieu social, d’un lieu social, le Nord et ses terrils recouverts d’herbe ou de fausse neige, comme la réalité historique est recouverte d’oubli et de silence factice. Pourtant, c’est bien une histoire qui est là, un monde ouvrier, communiste, qui est mort et dont il faudrait reprendre l’histoire. D’une certaine façon, la vision n’est pas misérabiliste et on pourrait presque croire que le Nord de ce film est en train de revivre, de dépasser son spleen et sa misère — depuis qu’il s’appelle les « hauts de France », sans doute —, dans un mouvement qui fait table rase et, oubliant traumatismes et anciens ancrages, fait confiance à un parti qui serait, lui aussi, tout neuf. Là où les solutions politiques traditionnelles (le combat communiste et les politiques conventionnelles) ont échoué, essayons la neige artificielle!

Notre jeune infirmière a quelque chose d’une amnésique. Ou plutôt c’est comme si elle n’avait jamais su. Aucune conscience politique ! Un engagement quotidien, humain, peut-être un peu mécanique, remplace toute position politique, dans son travail d’infirmière consciencieuse et généreuse, dans sa vie de mère seule et de fille animée par un sentiment filial à défaut de réelle tendresse. Et au milieu de ce vide, son désir va renaître, répondant aux séductions du Front, dans la confusion des sentiments et des images masculines qui se pressent autour d’elle, agités par le cinéaste comme autant de leurres.

Vide du symbolique : le père est évidemment un personnage clé. Il est la mémoire ouvrière, le reliquat des luttes, mais il ne dit rien, ne transmet rien. C’est l’énigme du film (et de la réalité sociale) : comment se fait-il qu’il n’ait rien transmis à sa fille, ni la révolte légitime qui devrait accompagner cette maladie, ni la lecture politique du monde ? Pourquoi le communisme a-t-il sombré corps et biens à la fin du XXe siècle sans rien laisser qui permette de résister au Front national ? Ce père renfrogné, mécontent du monde, de sa maladie, de sa fille à qui il ne parle pas, se met en colère et la renie quand il apprend son engagement auprès du FN ou du « bloc », mais qu’est-ce que cela signifie ? N’esquive-t-il pas sa responsabilité ? Il dit pourtant : « j’ai honte de toi et j’ai honte de moi », soulignant, par conséquent, la conscience d’avoir failli. Mais on n’en saura pas plus et il ne s’interroge pas vraiment sur son legs ni sur le processus de déshistoricisation.

Autour de l’héroïne, ce n’est donc que vide affectif et défection des hommes : absence d’un mari qui a déserté et ne s’occupe pas des enfants, mutisme d’un père. Cette jeune femme efficace qui court d’un malade à l’autre, d’une urgence à l’autre, un peu comme une mécanique, assumant tout mais oubliant de vivre, a oublié son désir. Et c’est ce désir que le FN va rallumer, en lui rappelant, d’abord, qu’elle peut être désirée, sollicitée, précieuse. Ce n’est pas un discours qui séduit Pauline (elle n’y entend pas grand-chose), mais une attitude, une manière de s’adresser à elle directement, d’aller la chercher, parce qu’on vient lui parler, à elle, et lui dire qu’elle est quelqu’un, qu’elle existe, qu’elle compte. C’est du reste ainsi, par une politique de proximité, dans les petites villes, les quartiers, que le FN réussit à gagner des voix.

Pulsions : au même moment, justement, comme par un fait exprès, elle rencontre un homme, un ancien camarade de lycée dont elle ignore à peu près tout, mais qui lui semble familier. C’est l’entraîneur sportif de son fils, il semble très impliqué socialement, comme un bon père, ou un grand frère, costaud, musclé, tatoué, trapu, simple et d’une présence physique intense. Elle ignore qu’il s’agit d’un militant néonazi capable de passer à tabac de pauvres gens terrorisés qu’on met dans des cages, et qu’il peut même emmener son fils à des séances d’entraînement paramilitaire. Il réveille son désir, elle s’épanouit à la fois comme femme retrouvant un partenaire sexuel, un compagnon, potentiel beau-père, tout en devenant la candidate d’un parti qui l’initie à ses rituels, lui donne de l’importance, une image : elle figure sur les affiches, monte sur la scène.

Ces deux branches du scénario sont réunies par une simple coïncidence, agissant sur l’héroïne sans qu’il y ait de rapport. Ce n’est donc pas le lien politique direct entre le néonazi et le parti qui crée la prise de conscience de Pauline. C’est par erreur qu’elle croit que son compagnon, qui est intervenu pour la protéger, suscitant le passage à tabac des jeunes d’un quartier qu’elle connaît bien pour y soigner plusieurs patients, agit sur ordre du docteur et du parti. En fait, le jeune homme a agi sans contrôle de qui que ce soit, puisque, aussi bien, il a été exclu du parti en question, en tant qu’élément ultraviolent, incontrôlable, dangereux pour l’image du parti. Le scénario organise donc une sorte d’imbroglio entre les deux images du parti d’extrême droite. Mais, précisément, c’est comme un acte manqué. C’est un dysfonctionnement utile, logique, qui fait émerger la vérité du parti, son symptôme, mais aussi la vérité de cette virilité si épaisse et apparemment jouissive ; ce télescopage révèle un lien sous-jacent, car ce jeune néonazi appartient à l’histoire d’un parti qui a fait le ménage, mais reste évidemment ce qu’il est. Cette étrange coïncidence renvoie également à quelque chose, dans la personnalité de Pauline qui après l’avoir embarquée, séduite, la met mal à l’aise et la dégoûte.

Cela signifie qu’elle s’est laissée convaincre et séduire, deux fois, par la même chose, même si cette identité n’est révélée que de façon implicite, par une sorte de hasard objectif. Il faut donc comprendre que la chose en question, c’est du côté de l’inconscient qu’elle se trouve, aussi bien dans le passé du parti, qui remonte comme le retour du refoulé, que dans l’inconscient de Pauline. Cette chose, c’est le désir qu’elle a de la puissance, de la force, celle du jeune néonazi qui la rassure, sa présence virile et tatouée de sportif, qui prend très vite une place de père, alors que le père des enfants a visiblement abandonné tout le monde et que Pauline, au début du film, l’a traité de « merde ».

Les deux figures masculines du parti associent par conséquent deux images du pouvoir, l’une est celle du notable, image de père doux et rassurant, bien élevé (le docteur) et manipulateur, l’autre, celle de l’amant viril qui représente les puissances de fascination et de domination. On connaît les fantasmes des fascistes concernant la violence libératrice, la guerre, l’énergie et la vitesse, la virilité s’exprimant partout dans un monde militarisé. Le discours fasciste se libère effectivement du « surmoi » civilisateur au profit de pulsions quasi animales, manifestant une virilité censée revitaliser les sociétés efféminées et décadentes :

« 3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

9. Nous voulons glorifier la guerre — seule hygiène du monde —, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent et le mépris de la femme. » Marinetti, Le Manifeste du futurisme, 1909.

Tout tourne en fin de compte autour des figures paternelles dont l’héroïne est en manque : de son côté, pas de père pour ses enfants, son propre père impotent, ruminant, presque muet qui n’est plus depuis longtemps un père symbolique, s’il l’a été. De l’autre côté, des hommes forts et désirables, en posture de père et d’amant, mais également de beau-père, à la fois aux antipodes et alliés comme les deux faces de la même pièce. Ces deux-là s’entendent l’un et l’autre, jusqu’au moment où, bizarrement, ils s’excluent : sans doute à la manière des mâles de la horde primitive, dans un monde qui n’est pas celui de la parole et du contrat mais de la violence et du chantage : je te tiens, tu me tiens… Il pourrait y avoir une relation filiale entre les deux hommes, mais ils s’excluent, comme toutes les figures viriles du film, dans des relations de rivalité et de suprématie ou de solitude comme celle qui entoure le père communiste.

Conversion féministe (?)

Ruse suprême, ce sont les femmes qui incarnent désormais cette puissance virile : la présidente du parti et sa seconde, la femme virile qui assène de terribles claques à son mari déconfit, visiblement lui aussi depuis longtemps dévalorisé. Conversion magique du parti, et du film : entre séduction manipulatrice et séduction violente, allons chercher la femme qui pourra incarner les mêmes idées, sans la défiance ou la déception. La femme rassure comme une figure de normalité, mais elle est également forte, sororale, déterminée, indépendante. Elle synthétise toutes les valeurs dont un parti politique a besoin pour séduire. C’est une féministe qu’il faut encourager ! Ça va dans le sens de l’histoire et c’est du côté des musulmanes que les femmes sont soumises, que l’on ne peut même pas parler de contraception parce que le mari ne le supporterait pas ! Vive la femme moderne, sans complexe, égale de l’homme, la femme libre qui jure comme un homme, et ne cesse de vouloir « enculer tout le monde » !

Les femmes sont privilégiées comme des chefs dont la normalité serait acquise (par nature, quasiment, parce qu’elles sont femmes et blondes), mais dont la puissance ne ferait pas de doute, parce qu’elles ont intégré tous les comportements virils. Les réseaux d’images allient donc des figures masculines autour du père manquant, le communiste qui n’a pas transmis ses valeurs et des pères usurpateurs et/ou violents, aidés par des femmes dont on ne sait pas trop ce qu’elles trafiquent en fait de symboles et de position sexuelle ou parentale, mais qui font le spectacle.

Si le mouvement futuriste/fasciste déteste le féminisme et prône le respect de « la femme » dans ses représentations maternelles et idéalisées de l’éternelle jeune fille, le film de Lucas Belvaux donne, quant à lui des images assez diverses de la femme et de la féminité, répondant à la confusion qui, sur ce plan, est entretenue par le FN. Le discours est apparemment féministe, puisque la patronne est une femme, mais les attitudes de ces femmes du parti sont empruntées au pire machisme. On regrette que la militante qui va finalement seconder la présidente du parti soit totalement hystérique, ce qui, politiquement est assez efficace, mais rappelle la critique que les conservateurs faisaient autrefois des féministes. Lier l’analyse psychologique et l’analyse politique n’est pas sans risque. Évidemment, on ne voit pas ce qui, chez une femme, pourrait susciter tant de violence et d’excitation politique si ce n’est la frustration et l’hystérie. On ne va pas faire les difficiles, quand il s’agit de s’attaquer aux militantes du FN, mais on est tout de même un peu embarrassé par la reprise de ces stéréotypes qui font de l’une une victime douce et naïve en quête d’une épaule protectrice, de l’autre une hystérique en mal de pouvoir. Quant à la patronne, c’est un véritable mythe, une hermaphrodite, une Walkyrie qui n’a besoin de personne : mère, sœur, sans attaches visibles, elle se meut dans un espace désert.

Le film est à la fois simple dans son déroulement, et finalement assez confus dans l’imbroglio du scénario, la manière d’entrecroiser des histoires qui donnent, certes, une image assez complexe du parti avec ses niveaux différents : violence des groupes néonazis, manipulation des notables, passage des images masculines plus ou moins discréditées aux figures féminines rassurantes et cependant virilisées. Tout cela entretient un brouillage symbolique et politique qui n’est pas seulement imputable à la fiction, mais au parti lui-même qui ne cesse de convertir les signes et de jouer à substituer une image à une autre. Les brouillages symbolique et politique vont de pair, sans qu’on sache sans doute ce qui vient en premier.

Est-ce qu’aborder les choses par le symbolique et les pulsions les rend plus claires ? Montrer le leurre politique dans son lien avec l’affectif, le désir, le pulsionnel, est-ce que cela nous rend plus lucides et mieux armés ? Ne vaudrait-il pas mieux revenir à une analyse sémiologique et politique du discours ou faire, tout simplement, un film historique qui montrerait ce qu’est le FN, ce qu’il a été, ce qu’il a dit et propose encore dans la continuité de son identité profonde, malgré les changements de costumes et les perruques ? Car si l’on comprend bien que l’un veut séduire et que l’autre désire être séduit, cela n’explique pas vraiment qu’avec des armes assez semblables à ceux des autres partis (conseils en communication, éléments de langage, images fabriquées, mise en scène), le parti frontiste attire un public spécifique, qui est en accord avec les idées d’extrême droite.

Il me semble que l’innocence des adeptes est moins grande que celle de l’héroïne d’un film qui fait le pari de révéler à quelqu’un qui ne le saurait pas déjà ce qui se cache derrière la blondeur de Marine Le Pen. C’est pourtant du côté des sympathisants que l’on peut entendre la manière dont on se débarrasse de tout « surmoi » au profit d’une espèce de « libération » (à l’instar de la libération sexuelle des années 1968) : on est « décomplexé », on va enfin dire ce qu’on pense, on dira tout ce qu’on a sur le cœur, on va leur montrer, on va « tous les niquer », selon l’amie de Pauline, celle qui deviendra la vraie candidate FN. De ce point de vue, cette candidate-là, la femme enragée, est davantage représentative de ce qu’on entend à la radio, quand les sympathisants FN s’expriment, que la jeune infirmière qui s’est trompée de bout en bout.

Est-elle représentative du nouvel électorat du FN, peut-on croire à la naïveté, à l’ignorance de ce personnage plein de bonne volonté ?

Le lendemain de la projection, j’ai dîné avec mon fils qui est de la génération de Pauline, l’interrogeant, anxieuse, après lui avoir raconté le film (il n’a pas le temps d’aller au cinéma, et quand il y va, c’est pour la dernière comédie, le dernier « blockbuster ») : mais vous, tout de même (voulant dire : mes enfants) vous connaissez encore l’histoire, vous ne faites pas ces confusions ?

-       Mais, elle a raison, Marine Lepen, me répond-il. L’Europe, tout ça… On est d’accord avec elle, d’ailleurs Mélenchon dit la même chose !

-       Les liens du Front National avec les néonazis, avec le fascisme, le négationnisme, les ratonnades, le racisme, l’islamophobie, tout cela, vous en faites quoi ?

-      

 

Comments (2)

Un long texte sur un film que je n'ai pas vu.
Vous posez cette question centrale: comment le FN fini par se banaliser au point de pouvoir seduire les enfants de ceux qui, hier, avaient nerveusement ri devant les gesticulations du pere Le Pen?
Faut dire que déjà, celle que j’appelle Jean Marine cache bien son jeu sous un joli sourire avenant que peu d'entre nous voient pour ce qu'il est: une façade dangereuse que son père n'a pas eu la chance d'avoir.
Il y aurait bien des choses à dire encore mais votre texte suffit à le faire.
Simplement je releve ceci dans votre dernière phrase qui pourrait faire point de capiton, du coup:le terme islamophobie.
Ce terme nouveau fait pour empêcher l'analyse de l'islam radical, politiquement correct, est une des causes de l'attirance pour le FN.Il est en fait le symbole, le paradigme de ce qui attire dans le FN: le fait que là, on ne pratique pas cette censure-là qui fait queles gens etouffent de ne plus pouvoir parler.
cest un comble que ce soit le FN, qui masque un desir totalitaire se presente comme liberateur de la parole! Or on sait que parler, "c'est par là que ça jouit"comme le disait mon ami le psychanalyste Fernand Nidierman.

Bravo pour votre long article. Juste un mot car mon commentaire a disparu sous un fausse manoeuvre.
Islamophobie.
Le FN seduit aussi parce qu'il permet de liberer la parole emprisonnée dans un politiquement correct dont le mot islamophobie est un, disons...Paradigme.
C'est un comble en effet que ce soit un parti fasciné par le totalitarisme qui se presente comme un liberateur de parole.
Gardons nous de nous presenter comme ses geoliers avec des termes qui font taire sinon...On est des mauvais.

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