L'homme du XXIème siècle sera-t-il différent de celui des siècles passés ? En quoi notre monde aujourd'hui serait-il désenchanté ? Le bonheur est-il un dû ? En quoi " la souffrance de l'être et la douleur d'exister ", quelque forme qu'elles prennent, seraient-elles à éradiquer comme une mauvaise herbe, et non plus spécifique de la condition humaine, celle d'être parlant?

Déjà Freud, en 1929 dans " Malaise dans la civilisation ", avait prophétisé en évoquant une civilisation qui risque de courir à sa perte. Et Lacan, en 1956, ne nous a-t-il pas exhorté " à ne pas rendre les armes devant les impasses croissantes de la civilisation ? "

L'espèce humaine, au fil de son évolution, n'a cessé de penser le monde et sa place dans ce monde, d'imaginer, de théoriser, de rêver à améliorer sa condition, pour devenir de plus en plus performante. Depuis l'âge de pierre jusqu'à la conquête de l'espace, l'homme s'est échiné à chercher, inventer, s'interrogeant sur lui-même, et ce long processus l'a conduit à se donner les moyens de sa subsistance et de sa puissance, troquant sa liberté contre l'espoir de sa sécurité. L'homme est un découvreur infatigable, et la civilisation s'est enrichie de tous les progrès qui ont été réalisés. Avec l'organisation des sociétés, les lois qui les régissent, les institutions, les religions, les échanges, le commerce… il a occupé la scène du monde, toujours en proie à ses limites, cherchant toujours à y remédier. Devant l'impossible, il s'en remettait à Dieu, jusqu'à ce que la Science ne vienne à grande vitesse le faire glisser de cet impossible vers l'illusion d'un possible. .

Aujourd'hui, les progrès fulgurants de la biologie, de la médecine, de la génétique, de la physique, des neurosciences ont pris le pas sur les grands penseurs humanistes et bousculent les représentations traditionnelles de l'homme et du monde. La " pluie d'objets " qui sont mis à notre disposition, a modifié la conception que nous nous faisons de l'espace et du temps et par voie de conséquences, de notre corps dans son rapport à sa finitude. Soignés, informés, libérés, appareillés, nous vivons mieux, plus longtemps ; nous pouvons parcourir le monde, imaginer le savoir à portée de main, transformer notre corps, le rajeunir, changer de sexe, avoir un enfant même quand la nature s'y oppose…, mais au prix d'être rectifiés, évalués, formatés, surveillés, conditionnés, robotisés…

L'homme " nouveau " est annoncé, soutenu par une promesse de bonheur. Avec le XXIème siècle, il est entré dans une ère nouvelle, dont les lignes de fracture commencent à se faire jour. Nombre de points d'appui vacillent, dans un désordre bruyant empêchant que le silence des " passions de l'âme " trouve à loger sa voix au coeur de l'être. Le déclin de l'autorité, l'effritement de la spiritualité, l'indigence du discours politique et du débat public, le dérèglement des marchés financiers, le culte du corps... consonnent avec la dislocation de l'organisation familiale et sociale, la précarité, le fanatisme religieux, l'absence d'idéal, la recherche effrénée du plaisir dans un dévoilement de l'intime et du secret, paradigmatique de l'exigence de transparence dans tous les domaines, (Face Book, WikiLeaks, sites de rencontres…). À quoi s'ajoute le flot des dérives sémantiques desquelles il s'avère difficile d'extraire une parole.

Dès lors il apparaît que la civilisation, bien qu'elle soit un produit de l'activité humaine, ne répond jamais de la bonne façon aux désirs de l'homme. Le corps lui aussi à ses réponses : Symptômes ! " Troubles " ! L'impératif marchand et consumériste du monde contemporain s'impose de plus en plus, se délestant de tout cadre régulateur (éthique, religieux, politique, économique, juridique, traditionnel) avec son cortège d'angoisses, dépressions, addictions, troubles des conduites alimentaires, violences, suicides, ruptures, échecs… - dans un délitement du lien social - mais aussi avec ses attentes et ses revendications d'une vie meilleure, d'un toujours plus, supposé mettre un terme à l'égarement et à " la douleur d'exister ".

N'est-ce pas là oublier que c'est parce qu'il parle que l'homme tient une place particulière dans le monde, indexant son existence à partir de ce nouage singulier du corps et du langage et qui le fonde en tant que sujet parlant, en tant que parlêtre selon la formule de Lacan ? " C'est toujours à l'aide de mots que l'homme pense, et c'est dans la rencontre des mots avec le corps que quelque chose se dessine ". C'est parce qu'il parle, parce qu'il bute sur le roc de sa condition, sur l'impossible grâce à quoi il désire, que l'humain se fait créatif et poète. C'est le langage qui fait culture et civilisation. Et " la souffrance de l'être ", soit ce qu'il y a d'humain dans l'homme, n'est ni réductible, ni résorbable dans quelque progrès que ce soit. L'énigme que lui pose la vie fait que son " ex-sistence " en passera toujours par la chaîne des mots, défilé étroit insuffisant à dire tout. Le souci humaniste de la science aussi nécessaire et légitime soit-il, ne peut répondre de ce hiatus qu'à tout jamais le langage inscrit dans l'homme. Au-delà du tout génétique ou du tout neurone.

Le Collège des Humanités, Association de psychanalystes d'orientation lacanienne, souhaite par ce Colloque donner tribune à nos invités d'horizons, disciplines, spécialités et discours divers, pour débattre ensemble de ce " mouvement " en marche, en mettant l'homme au premier plan, dans un souci éthique à l'endroit du sujet et de sa singularité,

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