À un moment bien précis de son élaboration, l'œuvre d'art n'est plus
dirigée par l'artiste lui-même mais par une entité autre, que Murielle
Gagnebin dénomme Ego ater et dont elle cherche, ici, à faire l'histoire naturelle. C'est ainsi qu'elle définit l'essence de cette puissance à l'œuvre dans
l'œuvre. Elle en traque le dévoilement qu'elle aborde, en deçà de la sublimation, par la notion psychanalytique de projection, avec son cortège de
régressions et de dépersonnalisations, à travers des œuvres littéraires
(Rousseau, Artaud, Walser, des Forêts, Bonnefoy, Barthes) et des œuvres
plastiques (Van Gogh, certaines figures majeures du surréalisme, les frères
Van Velde et des peintres contemporains tels De Kooning, Kahio, Lucian
Freud). Est exploré aussi le territoire de pareille advenue (où sont alors
convoqués plasticiens et cinéastes, tels Tarkovski, Sokurov, Lynch et Van der
Keuken). Ces terres insolites ne sauraient être confondues avec le domaine
du rêve, dont M. Gagnebin analyse les multiples fonctions, à même ce petit
bijou incrusté dans tant de films. L'auteur s'interroge aussi sur les éclipses
de cet Ego ater avec Beckett, Amiel, et Angelopoulos. Centrée sur certaines
« peintures noires » emblématiques, la fin du livre permet à M. Gagnebin
d'étudier les divers « interdits » adressés à cet Ego ater.
Les images subliminales de Bergman, les truquages de Russel, les
photographies de Rondepierre, autant de manifestations aiguës de l'Ego
ater, consacrent définitivement l'œuvre d'art dans son autonomie et son
authenticité.
Docteur d'État es lettres et sciences humaines (Genève et Paris),
Murielle Gagnebin est professeur à la Sorbonne Nouvelle (Paris-111) et
membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris. Auteur de
plusieurs livres, elle situe ses recherches à /'interface de l'esthétique,
de la philosophie et de la psychanalyse.