Le vrai « drame de l’enfant doué », La tragédie d’Alice Miller, PUF, 2014
Qui a connu le succès des ouvrages d’Alice Miller dans les années 80 avec le Drame de l’enfant doué (Presses universitaires de France, 1983) et C’est pour ton bien, racines de la violence dans l’éducation de l’enfant (Aubier 1985) ne peut que lire avec attention et intérêt le livre de son fils Martin Miller Le vrai « drame de l’enfant doué », La tragédie d’Alice Miller, paru récemment aux P.U.F. « Alice Miller était en effet célèbre dans le monde entier pour ses écrits sur les enfants et son inlassable combat pour la défense de leurs droits » comme le rappelle la quatrième de couverture de l’ouvrage de son fils.
On se rappellera entre autres sa dénonciation, à la suite de l'historienne Katharina Rutschky, de ce qu’elles avaient baptisé la "pédagogie noire" la mise en forme théorique, aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, de principes d'éducation prétendant aider l'enfant en le traitant avec une certaine brutalité, utilisant les châtiments corporels, en le manipulant et en le mystifiant en lui affirmant que c'est bon pour son caractère jusqu'à ce qu'il en soit convaincu lui-même.
« Sous prétexte de le préparer à affronter les difficultés de la vie, on détruit sa confiance en la société et en lui-même ; il est donc en fait beaucoup moins bien préparé à affronter les difficultés… Quand on le bat pour former son caractère, ou en prétendant l'aimer, on agit de façon très hypocrite. Un petit enfant ne peut pas comprendre l'intention de celui qui le bat, il ressent seulement les coups" écrivait-elle.
Dans un entretien en 2008, deux ans avant sa mort, Alice Miller avait affirmé à son interlocutrice que cela, elle l’avait appris de son vécu avec sa mère, que c’était l’éducation qu’elle avait reçue. Mais il est vrai que la plupart d’entre nous connaissaient très mal sa vie d’enfant, de femme, de mère. Et donc un livre écrit par son fils ne pouvait que susciter a priori une certaine curiosité.
Pourtant là n’est pas le principal intérêt de cet ouvrage, car en fait ce n’est pas d’une « simple » biographie qu’il s’agit, mais plutôt du « travail » d’un fils, devenu lui-même thérapeute depuis de longues années, qui transgresse en quelque sorte l’interdit parental d’interroger l’histoire réelle et psychique de ses parents. Histoire réelle de sa mère qui fut une enfant, une adolescente aux prises avec les horreurs de l’holocauste. Histoire psychique d’une femme, d’une mère qui « jusqu’à sa mort, a veillé maniaquement à ce que rien de personnel ne soit révélé au public. » A cela son fils s’est plié confirmant à son insu et malgré un travail thérapeutique personnel cette observation de sa mère dans Le Drame de l’enfant doué « que les enfants possèdent le don extraordinaire de saisir génialement les besoins, même non verbaux de leurs parents . » Pris dans « une relation névrotique, étroitement liés par une proximité accaparante..je devins émotionnellement une partie du vécu de l’holocauste de ma mère-naturellement à mon insu. …Je devins le témoin, voire une partie du traumatisme de guerre, sans savoir ce qui s’était passé en fait » écrit-il.
L’intérêt alors de cet ouvrage, outre ce qu’il peut nous apprendre de la biographie de sa mère, est de nous permettre de devenir témoins, lecteurs, de ce que l’auteur appelle dans son préambule « la démolition du mur du silence », entreprise « complexe » comme il la qualifie. Car évidemment, mais il est toujours utile de le rappeler, le problème n’est pas tellement l’ignorance des événements, que les affects qui les accompagnent, le silence, le secret qui les enveloppe et par-dessus tout, les raisons de ce silence.
Face à ce « mur du silence » comment faire ? Comment faire pour celui qui s’y heurte, comment faire pour le thérapeute qui en est le témoin ? Au-delà d’une recherche biographique familiale importante, d’un nouveau travail thérapeutique sérieusement attaqué par les interventions de sa mère, l’issue fut pour Martin Miller, non seulement de rester lui-même thérapeute et mais surtout d’élaborer une pratique et une théorie thérapeutique qui permettent de rendre compte de ce cheminement qu’il eut lui-même à parcourir, ce qu’il expose dans la deuxième partie de l’ouvrage. On pourra être ou non d’accord avec ses constructions, partager ou non ses « analyses », mais on ne peut qu’être à la fois touché et très intéressé par cet effort, « soignant » en quelque sorte, puisqu’en fait il lui permet une réconciliation avec sa mère, mais aussi qu’il a l’objectif, relativement rare mais clairement revendiqué et réussi, de « montrer clairement ce qui le pousse à penser ».
Françoise Petitot
On en lira un compte rendu assez complet dans l’article de J.-F. Grief « Détruits par l'éducation », http://www.alice-miller.com/livres_fr.php?page=2b#top
Alice Miller (1923-2010), célèbre dans le monde entier pour ses écrits sur les enfants et son inlassable combat pour la défense de leurs droits, a vécu dans l'ombre d'un traumatisme familial caché.
Son fils Martin, né en 1950, révèle ici la tragique histoire de sa mère, contrainte après la seconde guerre mondiale de fuir ses origines juives polonaises et de construire une nouvelle vie en Suisse, puis en France.
En tentant d'analyser la force destructrice du déni, dont il fut l'un des premiers à payer le prix, Martin Miller livre un témoignage passionnant sur la mystérieuse Alice Miller.
Martin Miller est psychothérapeute.
Alice Miller est l'auteur d'une dizaine de livres dont, aux Puf, Le Drame de l'enfant doué.