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Traversée traumatique et traduction
TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos 15


LA PSYCHANALYSE S’EST PENSÉE ET ÉCRITE EN LANGUE ALLEMANDE

Le décentrement à l’origine de la psychanalyse 23
Un retour par détours afin de re-trouver 25
L’expérience de l’exil prédispose au décentrement 26
Les rapports d’imbrication dans la langue de Freud 27
Les affixes figurant la stratégie du décentrement 29
L’anasémie à l’œuvre dans la traduction 31


Traduire/transmettre un père, le père de la psychanalyse 33
La traduction, acte de transmission, témoigne du plaisir de la réception 34
Visualisation de la vie psychique et rythme des passions 36
Le genre neutre 39
Le neutre des formes verbales substantivées 42
Les particules verbales 46
1- Variation du radical autour de la même particule 48
2- Variation de la particule autour du même radical 50
3- Alternance d’une variation de particule et d’une variation de radical 50
Les particules, matériaux de conceptualisation 56
Les mots composés 59
*
Rappel, par Ferdinand de Saussure, du statut des racines dans certaines langues dont l’allemand et l’hébreu 62
Le leitmotif des radicaux 65
La syntaxe et l’inconscient 71
Dramaturgie du rythme syntaxique 74
La sémantique du discours s’effectue dans le matériau linguistique de son énoncé 76
*
La tension entre trois niveaux de langue 84
Continuité entre langue concrète, langue conceptuelle et langue littéraire 86
Le dédoublement référentiel selon Jakobson 88
Quelques métaphores pour illustrer ou égayer la théorie 89
Conclusion 91

La Traumdeutung, une langue de rêve ? 93
Un chapitre sous forme de travail d’atelier 94
« Innervation » de la formation psychique et du tissu textuel 95
Un pont verbal entre une théorie du rêve et une réminiscence littéraire 96
Ramification associative selon le signifiant 99
Ramification associative selon le signifié 101
Les inflexions grammaticales au service de la théorisation 102
Continuités et différenciations sémantiques dans les concepts 105
Les infinitifs substantivés au service des processus du rêve 107
Une phrase qui s’étire longuement pour remonter à l’enfance 111
Conclusion 112




INSCRIPTION D’UNE TRAVERSÉE TRAUMATIQUE ET TRADUCTION


Traduire des signifiants, traducteurs premiers d’une expérience traumatique 115
Comment traduire la violence d’un titre de Jean Améry ? 116
Dossier sur deux signifiants chargés de douleur: Geist et Heimat 119
La traduction inauthentique pour Schleiermacher et Bermann 125
Traduction de deux passages où Freud évoque l’image paternelle 125
Dossier sur cinq signifiants marquants dans la relation de Freud à son père 127

Traduire ce que transmet un « trouble » du souvenir 133
Restituer une « falsification » avec exactitude 133
Dossier sur deux signifiants porteurs du trouble 135
La « mémoire » ne doit pas troubler le « souvenir » 136
C’est bien le « vécu » qui est « incroyable » 137
Relevé des autres signifiants récurrents relatifs au trouble 138
« Motion de piété » et transmission de l’expérience paternelle 140


CORPS TEXTUEL ET THÉORISATION


L’âme et l’efficace dans un traité de Luther (1520) et un article des débuts de Freud (1890) 143
Corps et liberté d’âme chez deux « réformateurs » 144
Primauté de l’espace relationnel, de la rentabilité symbolique et stratégie 145
Site du débat où se joue le destin de l’homme, sa finalité et les moyens qu’il met en œuvre 147
Deux modalités de déplacement libérateur dans la hiérarchie des autorités 151

Du « Juif » de Wagner et de l’étudiant « juif » Freud, au paranoïaque Schreber 153
Traces d’une sémantique ambigüe inspirant soit une sublimation musicale soit un délire
haineux 154
Angoisse devant l’ambiguïté des identifications 156
Le même Wahn peut désigner le délire meurtrier ou l’imagination créatrice de vie 157
Clivage du Wagner antisémite et du Wagner génie musical ? 161
L’intimité cachée avec un objet vomi en tant que « juif » 162
L’identification projective au service de la haine 165
L’étudiant « juif » Freud, contemporain du « Juif » de Wagner 169
De Wagner à Schreber ou du « Juif », contemporain du pamphlet antisémite au théoricien
de la paranoïa 170
Quatre signifiants communs au pamphlet, à la cosmogonie wagnérienne et au cosmos
schrebérien 172
« Fin du monde » chez Tristan et chez Schreber 174

Freud, un théoricien de la sexualité féminine ou un homme s’adressant à une femme,
Lou Andréa Salomé ? 177
Est-il théoricien ou épistolier? Est-elle Weib ou Frau ? 178
Le plaisir du chercheur au service de celui de l’épistolier 180
Les trois qualités intellectuelles de Lou dont Freud se sent privé 182
Sa capacité à synthétiser, mettre en lien, sécuriser 184
Comprendre, c’est accueillir et créer un supplément 187
L’homme et la femme face au déclin de la vie 194
Conclusion 193

Relevé des signifiants commentés 195
Bibliographie 213

Il aura fallu attendre près d'un siècle pour que Freud soit traduit, en France, de manière rigoureuse et systématique. Janine Altounian fait partie de l'équipe des Presses Universitaires de France qui, depuis maintenant plus de vingt ans, s'est attelée à la tâche monumentale de la publication des œuvres complètes du père de la psychanalyse. C'est à sa grande expérience du texte freudien qu'elle donne la parole dans son ouvrage. Non pas pour faire le plaidoyer des critères de traduction de son équipe mais pour dire, autrement que dans la réserve discrète du traducteur, son amour de la langue freudienne. Les analyses et les mises au point proposées ne sont pas de simples exercices germanistiques : elles ont pour vocation de nous rappeler que nous ne lisons pas Freud dans son expression originelle, que s'interposent entre les subtilités de sa pensée et ce que nous en lisons le prisme de choix syntaxiques et lexicaux dont il est indispensable d'être conscients. Comme le dit le vieil adage italien, traduire, c'est toujours un peu trahir. Il faudrait additionner toutes les bonnes traductions possibles d'un texte pour obtenir la meilleure. C'est dans les interstices de ces versions possibles que Janine Altounian nous fait circuler et découvrir, au passage, un Freud méconnu.
Emilio Balturi


Jean François Chiantaretto

La confiance dans les mots de l’autre
Réflexions à partir de Janine Altounian

En prenant pour exemple le parcours d'écriture d'une analysante/traductrice, Janine Altounian, j'aimerais développer une approche de la nature relationnelle des mots, au sens tant de la relation aux mots que de leur fonction et de leur composition relationnelles. Référée au travail analytique, cette approche consiste à mettre l’accent sur la nécessaire confiance dans les mots de l'autre.
Commenter l’œuvre d’un auteur avec lequel on entretient une relation amicale constitue assurément une entreprise difficile et délicate. Et commencer par l’avouer peut sembler tout à la fois ajouter à la difficulté et déplacé. Cela me semble pourtant indispensable, lié en profondeur à l’emploi du je qui s’est imposé d’emblée ici.
Au fil du temps, des échanges réguliers dans différents contextes, seul ou en présence d’autres, j’ai pu constater le faible écart, notable et troublant, entre ce que je pouvais ressentir et imaginer de la réalité psychique de Janine Altounian à partir de ses textes et ce que je pouvais en ressentir et imaginer à partir du dialogue avec elle. Il y va toujours d’une position où il y a une obligation de pensée, non pas au sens d’un devoir surmoïque ou d’une exigence éthique, mais au sens d’une fonction à exercer, de l’appel à penser ce que j’appellerais les mots porteurs de l’infans, dans une expérience de pensée partagée, mais où il ne s’agit pas véritablement de réciprocité, ni d’intimité. Quel que soit le contexte du dialogue ou de la lecture, la rencontre se fait dans l’espace public : ni seuls ensemble, ni seuls séparément, constamment en présence de tiers.
L’expérience est celle d’un penser à la fois auto-centré et extrêmement sensible, particulièrement apte à produire des effets de décentrement, d’un penser qui vient interroger en prenant à témoin de ce qui se passe dans les mots de tiers, de tiers nombreux et différents les uns des autres. J’ai ainsi trouvé avec Janine Altounian, dans son exemple et dans ce qu’elle théorise, sur plusieurs points importants, des résonances ou des étayages pour mes propres recherches sur la fonction de l’autre dans l’écriture de soi, sur la dimension testimoniale dans la construction du sujet et plus largement, dans tout processus de subjectivation. C’est dans cet esprit que je proposerai dans les lignes qui suivent une lecture du triptyque formé, selon moi, par La survivance [1], L’écriture de Freud [2] et L’intraduisible [3]. Une lecture sans doute adressée d’abord à Janine Altounian.

La survivance : l’écriture du pluriel
Sollicité il y a quelques années à parler de ce livre en public, j’avais fait, la nuit précédant mon intervention, un rêve vécu comme particulièrement éclairant. Dans ce rêve, dont il ne m’est presque rien resté, il y avait un ensemble de personnes, une partie d’entre elles représentaient Janine Altounian, l’autre partie me représentait. Toutes ces personnes, bien distinctes et séparées les unes des autres, étaient mêlées les unes aux autres, les deux groupes ne formant qu’un seul ensemble. Du pouvoir interprétant, du savoir prêté au rêve, je crois, dans le rêve, il ne me restait au réveil que cette idée : les personnes du rêve figuraient les interlocuteurs internes de l’auteure et du lecteur.
Dans cette perspective, il ne s’agit plus dans la rencontre entre les lectures/interprétations proposées par Janine Altounian et la lecture/interprétation que peut en faire le lecteur, de la rencontre entre deux personnes ni même de deux sujets comme tels, mais de la rencontre des interlocuteurs internes de l’un et l’autre. Cela me semble interroger le statut du pluriel dans son oeuvre. Ce pluriel est rendu visible par l’ensemble des pairs trouvés par l’analysante traductrice Janine Altounian. Derrière la relation horizontale à tous ces frères ou soeurs en écriture que sont Pierre Pachet, Peter Handke, Annie Ernaux, Jean Amery, Albert Camus et bien d’autres - qui seraient peut-être à considérer comme des frères et soeurs adoptifs, étrangers et tous traumatisés indissociablement de l’origine et de l’appartenance -, il y a bien sûr la question de la relation verticale à l’autre des origines, au père publié , à la mère pensée. C’est toute la question, et Janine Altounian l’exprime remarquablement, des conditions présidant à la « transcendance des mots » [1] (p. 161), laquelle pour l’infans passe d’abord par la psyché maternelle, avant d’être reconnue et consacrée par le discours du père, qui la rend viable et vivable pour l’enfant .
Dans toutes ses lectures, pour elle-même et pour les autres, Janine rend sensible et pensable le recours à un étayage horizontal compensateur sur les pairs, dans les cas de traumas où l’étayage vertical sur l’ordre symbolique des générations est défaillant. Les génocides engagent chez les survivants et leurs descendants, à un niveau spécifique à chaque génération, « un effondrement du rapport à l’autre se manifestant sous 3 formes : la perte de toute confiance en l’environnement, la disparition de toute transcendance, l’énucléation de l’intériorité psychique » (ibid., p. 127). Le trauma se situe à l’endroit du nouage entre l’intrapsychique et l’intersubjectif, et l’élaboration d’un impensable passe par l’appareil psychique des autres.
Janine Altounian oblige à affronter un endroit précis dans ce registre, au bord duquel tous ses textes nous ramènent inlassablement, dans un mélange de gratitude joyeuse et de douleur : les possibilités d’élaboration du trauma reposent sur la « maladresse » de l’autre, dont le modèle ou le paradigme serait la maladresse de l’analyste qui promeut le travail analytique, mais aussi le travail d’écriture. Elle ne cesse de nous montrer dans ses lectures combien les survivants de catastrophes humaines, les « menacés d’extermination », pour survivre au double trauma de la destruction et du silence des Tiers, sont obligés d’exister dans le langage et la culture du ceux qui n’ont pas vécu cette menace, ce qui suppose une traduction plus ou moins maladroite, plus ou moins consentie, plus ou moins imposée, toujours arrachée. Et s’il est vrai qu’une menace d’extermination n’est pas une menace d’exclusion, qu’Amery n’est ni Handke, ni a fortiori Ernaux, il s’agit toujours d’êtres confrontés à une défaillance dans le don d’une place au sein de l’ensemble humain, il s’agit toujours d’un sujet déraciné ou étranger demandant à être reçu chez les enracinés.
Il y a une mauvaise traduction, mal adressée, de celui qui est supposé accueillir vis-à-vis de celui qui a besoin d’être accueilli. Et c’est pourtant cette mauvaise traduction qui rend possible l’accueil, parce qu’elle rend au moins potentiellement partageable la traduction mauvaise, persécutrice qui préside à l’effort d’insertion que doit faire l’étranger. L’adresse qui manque l’autre, du moins si elle assumée comme telle, engage un travail de subjectivation qui rend possible celui de l’étranger traumatisé, l’un et l’autre pouvant ainsi avoir et donner accès à soi comme étranger.
C’est ici que Janine Altounian est une médiatrice il faudrait dire hors pairs, puisque l’écriture lui permet un second degré de médiation et d’élaboration : elle cherche dans les textes qu’elle nous lit des traducteurs pour inscrire le génocide arménien dans l’histoire et la culture européennes. Ces traducteurs sont des traumatisés pour lesquels elle joue le rôle de témoins garants, de témoins tiers, et elle nous met, nous lecteurs européens, en position de témoins tiers de son travail de médiation en tant qu’elle le mène pour elle-même comme descendante de survivants d’un génocide que les nations et la culture occidentales ne veulent toujours pas reconnaître.
C’est une définition en acte des témoins écrivants qui « inclue dans le texte même l’expérience de leur exclusion et celle de leur communauté » (ibid., p. 14). Est ainsi posée toute la question du système d’interlocution que l’écriture peut construire et dans cette perspective, le pluriel signe la possible sortie du figement traumatique. Les lectures plurielles rendent accessibles pour Janine Altounian et son lecteur le pluriel en soi, le pluriel en tant qu’il constitue littéralement la forme de la transcendance symbolique, le pluriel en tant qu’il suppose un témoin en soi, un interlocuteur représentant l’ensemble humain et sur lequel vient s’étayer le sentiment d’appartenance humaine. Une autre question est en même temps posée et laissée ouverte : toute écriture de soi, dès lors qu’elle se laisse altérer par l’auto-destructivité de l’espèce humaine qui a atteint au vingtième siècle sa plus grande visibilité, n’est-elle pas « l’essai de réinventer le temps de l’émergence d’un autre et l’espace où s’inscrit l’inadéquation fondatrice » (ibid., p. 15) ?

L’écriture de Freud : un décentrement à l’oeuvre
Janine Altounian aide à penser le décentrement de la subjectivité sous-tendant la confiance partagée dans les mots, sans laquelle l’être humain n’est pas viable. Cette confiance partagée suppose la confrontation à l’énigme de l’étranger en soi, rendue possible par l’expérience d’être parlé par l’autre. Janine Altounian, en nous montrant le décentrement à l’œuvre dans la pensée d’écriture de Freud, nous montre à l’œuvre cette confiance dans les mots telle qu’elle est proposée par le traducteur et par l’expérience d’être lu en lisant Freud. Je voudrais simplement souligner qu’elle est aussi au cœur de la fonction d’interprète de l’analyste. Et ce n’est sans doute pas pour rien que Janine Altounian est si souvent supposée analyste, ni que les analystes lui demandent si naturellement de venir valider leur lecture de Freud.
Comme je le soulignais plus haut, la pensée de Janine Altounian est indissociablement autocentrée sur son expérience traumatique de fille de rescapés du génocide arménien et particulièrement apte à prendre le lecteur à témoin de ce qui se passe dans les mots des auteurs qu’elle lit et souvent traduit – des auteurs nombreux et tous différents, mais tous pairs traumatisés, étrangers, exilés, ayant des problèmes vitaux. Prendre à témoin son lecteur afin de donner l’autre (l’auteur commenté) à entendre et ainsi l’insérer dans un tissu relationnel et social, tout en trouvant par là des mots pour soi : telle est la position de l’auteure-traductrice Janine Altounian.
Dans la fonction d’interprète portée par la traduction ou le commentaire, il s’agit d’être garante, selon la belle formule déjà citée, de la « transcendance des mots » [1] (p. 161) et [3] (p. 138). Avec Freud, il s’agit bien de cela aussi, mais les enjeux sont plus complexes. La traductrice est elle-même insérée dans un travail collectif, visant l’ensemble d’une œuvre, et d’une œuvre ayant pris valeur de référent fondateur non seulement au plan scientifique mais aussi au plan d’une pratique clinique, avec ses enjeux institutionnels, politiques et de formation. Les témoins lecteurs sont en partie différents ou du moins pris dans des enjeux différents, dans la mesure où le texte freudien, en s’adressant électivement aux analystes, confronte tout lecteur à cette place – à ce placement – et à ce qu’il peut ou non en faire. Cela renvoie peut-être à un enjeu décisif pour Janine Altounian, la nécessité non seulement d’expliciter sa position singulière de traductrice par rapport au groupe de traduction des Oeuvres Complètes, mais aussi d’expliciter la dimension personnelle, quasi-autobiographique, au cœur de la position traductrice – de l’expliciter en la regardant avec d’autres, de la penser ailleurs et après, autrement dit, d’expliciter le décentrement intérieur qui s’y exprime en le théorisant.
Penser sa position traductrice avec la psychanalyse, Janine Altounian l’avait déjà fait dans La survivance et le fera dans L’intraduisible. Mais il s’agit en outre, ici, de prendre Freud comme objet ou, pour le dire un peu mieux, comme support. En deçà même du théoricien de l’inconscient, de cet homme qui donne à penser l’invisible et l’étrangeté des étrangers en soi, c’est l’écriture de Freud qui est si intimement précieuse pour Janine Altounian, parce qu’elle donne à voir le penser en acte – c’est-à-dire parce qu’elle met en œuvre un style où le fond et la forme ne sont pas dissociables.
Janine Altounian nous donne elle-même à voir, minutieusement, le pouvoir visualisant des mots de Freud. Ce pouvoir repose sur l’association dans un même mot de plusieurs niveaux de langue : langue courante, rhétorique littéraire, conceptualisation. Elle nous donne de nombreux exemples et nous montre que cette disposition freudienne au travail dans son écriture est aussi ce qui fait que « les mots constituent l’outil essentiel du traitement d’âme » [2] (p. 149), parce qu’ils sont selon la formule même de Freud les « médiateurs les plus importants de l’influence qu’un être humain cherche à exercer sur l’autre » (ibid., p. 150).
Il y a en somme une profonde homogénéité entre le style de l’écriture freudienne, son penser et la parole interprétante dans la cure. Cela a été déjà souligné, mais Janine Altounian va plus loin en avançant l’idée de décentrement. En effet, il ne s’agit pas seulement de renvoyer à la position d’exilé de l’homme Freud, que ce soit au plan de la langue, de l’arrachement à la Moravie natale, de l’histoire familiale et de l’appartenance revendiquée à un peuple né à lui-même dans l’exil, ou encore du renoncement à la philosophie puis à la neurologie. Il s’agit de comprendre l’ensemble de ces renoncements comme concourant, littéralement, à la mise en œuvre avec la psychanalyse d’une position de renoncement à un lieu premier et tout un.
Le traducteur et l’analyste lecteur de Freud doivent affronter un « paradoxe douloureux » : traduire, dit Janine Altounian en se référant à Laplanche, c’est donner accès au refoulé d’un texte, soit en l’occurrence au refoulé travaillant l’écriture de la théorie du refoulement. Ce refoulé, comme le lieu d’origine de l’exilé, demande à être réinvesti par l’action de l’autre, soit par l’activité de pensée de l’autre, qu’il s’agisse de l’autre traducteur ou de l’autre lecteur-analyste. Cela renvoie aussi bien à l’activité interprétante de l’analyste, au sens non pas seulement des interprétations communiquées à l’analysant, mais surtout de la fonction interprétante portée par son activité même de pensée pendant la séance, voire hors la séance.
Cette homologie entre le traducteur, le lecteur analyste de Freud et l’analyste, qu’elle rend pensable, Janine Altounian hésite pourtant à la porter jusqu’au bout, peut-être simplement parce qu’elle met un point d’honneur à ne surtout pas parler au nom des analystes. En effet, comme celle du traducteur, la tâche de l’analyste ne consiste pas à rendre réinvestissable ailleurs et autrement l’objet perdu, c’est-à-dire transférable : il ne s’agit pas – du moins faut-il le souhaiter pour l’analysant, mais aussi pour l’analyste ! – de transférer les avatars de l’attachement premier en y attachant le transfert et en l’isolant de la vie actuelle, ce qui reviendrait à autoriser définitivement l’enfermement de l’analysant.
La traduction est pour Janine Altounian traduction non pas de contenus sémantiques mais effort de traduction d’un contenant, à définir à peu près comme les sources vivantes ou la pensée d’une langue. Il me paraît opportun de considérer sous cet angle la fonction interprétante de l’analyste, ne s’éprouvant elle-même, par delà les interprétations, qu’avec l’effort de faire place, dans sa traduction de la psyché de l’autre, à l’intraduisible : soit en dernière instance ce que j’ai proposé ailleurs de nommer le façonnage par la psyché de l’autre [5], irréductiblement singulier et en deçà de toute parole – étant entendu, concernant la situation analytique, que l’analyste est supposé assumer la responsabilité de ne pas confondre l’intraduisible de l’un et de l’autre.
La fonction interprétante de l’analyste consiste à rendre possible pour l’analysant l’expérience d’être parlé par l’autre , soit l’expérience d’un contenant vivant et actuel, redonnant aux mots leur chair et leur consistance, leur pouvoir visualisant – une expérience redonnant confiance aux mots et dans les mots. Par là, la visée ne consiste pas à retrouver le premier contenant maternel, mais à travailler à habiter ailleurs en le tolérant comme un point aveugle, intraduisible, au cœur du tissage émotionnel et affectif de la psyché.
Pour le traducteur comme pour l’analyste, il y a donc de l’intraduisible, un en deçà irréductible des mots qui pourtant les façonne, dont l’inscription n’est expérimentable que négativement, au titre d’un décentrement. « L’insatisfaction », « l ’impuissance » du traducteur sont aussi l’apanage de l’analyste, la blessure nécessaire à l’ouverture des mots, à leur fécondation et leur fécondité relationnelles.

L’intraduisible : l’écriture comme dispositif de parole
Quel que soit le contexte, privé ou public, et quel que soit le registre, personnel ou non, lire Janine Altounian ou parler avec elle, c’est toujours parler en présence de tiers et travailler en commun à penser séparément. L’Intraduisible me semble matérialiser au mieux ce dispositif de parole à l’œuvre dans l’écriture.
Janine Altounian a un talent et une passion tout à fait rares pour faire des liens – entre les pensées et les œuvres comme entre les personnes – et obliger chacun de ses interlocuteurs à penser ce qu’il dit, sans jamais entrer dans la confidence ou la solliciter, qu’il s’agisse de parler d’un auteur, du monde comme il va, d’elle-même ou de soi-même – penser ce qu’on dit : non pas dire ce qu’on pense, mais faire l’expérience de la difficulté de parler, de la difficulté d’être parlé en parlant et de tolérer en même temps de rester quant à l’essentiel « intraduisible ». L’interlocuteur de Janine Altounian fait l’expérience de sa propre parole, à lui, comme si elle lui était, à elle, indispensable pour vivre, indissociablement source de vie et source d’investigation, c’est-à-dire indispensable pour se penser elle-même comme pensable par les autres et avec les autres.
Pour lui, tout se parle comme si elle exigeait d’être là, au plus intime de soi-même, pour lire le texte vivant et adressé écrit par elle et en partager la lecture avec elle, mais aussi, par son intermédiaire, avec beaucoup d’autres lecteurs – ces lecteurs étant aussi bien d’autres lecteurs que les auteurs qu’elle commente et traduit, chez lesquels elle trouve matière à se penser pensable. Se penser pensable, c’est-à-dire faire l’expérience de soi comme partiellement pensable par l’autre : tel est bien, je crois, ce qui règle les rapports de Janine Altounian à ses lecteurs. Dans l’écriture, il s’agit de montrer cette expérience à l’œuvre dans la lecture/traduction des textes commentés, tant pour la proposer comme partageable que pour faire appel au lecteur comme témoin tiers, garant précisément de la partielle transmissibilité de cette expérience relationnelle de soi.
Dans les deux livres précédents, le dialogue avec les auteurs cités s’articule au dialogue avec sa propre écriture. Ce dernier est rendu possible par une stratégie passant par la reprise et l’assemblage de ses articles en forme de parcours de pensée, ce qui permet la matérialisation d’un point de vue sur l’écriture dans l’écriture, explicité ou non dans ce que j’appellerais un auto-commentaire en relation. Cet auto-commentaire trouve sa place officielle, pleine et entière, dans L’intraduisible, en posant rétrospectivement les trois livres comme un ensemble et surtout en nous désignant le texte paternel, récit de survivant du génocide arménien, comme texte source et fondateur.
En même temps, l’ouvrage se revendique comme un « ouvrage d’analysant » qui dans « sa construction à rebours » reproduirait ainsi celle de l’analyste visant à la « réappropriation » d’une « vérité historique » personnelle « laissée pour compte » [3] (p. XV), étant entendu que la spécificité du « travail de la cure chez un héritier de survivants peut amener la scène du meurtre à s’ouvrir au tiers, à dialoguer avec lui » (ibid., p. 170) – la scène du meurtre étant, en deçà du génocide lui-même, le meurtre d’âme subi par le survivant, qui vient littéralement attaquer ou contaminer l’âme des descendants (l’âme au sens freudien du terme).
Dans ce livre, présenté comme terminant à la fois un parcours d’écriture et un parcours analytique, l’auto-commentaire - « l’écriture du commentaire du texte paternel en fin de travail analytique » (ibid., p. 1)- n’occupe pas la place de l’analyste. Il ne s’agit en rien d’avoir le dernier mot ou de rivaliser avec l’analyste et les lecteurs analystes, mais d’attester d’un travail psychique, à la fois analytique et d’écriture, par lequel « le témoignage du manuscrit paternel » vient trouver après coup, pour la fille, une place « de bon objet interne, susceptible d’être porté en soi, aimé, voire de constituer, par le présent travail, une médiation entre elle et ses semblables » (ibid., p. XIII).
Le recours ici à la notion de bon objet interne doit sans doute être précisé, la formulation pouvant laisser croire que le travail psychique de l’auteure aurait permis de poser rétroactivement le manuscrit paternel lui-même comme bon objet interne ou tenant lieu de bon objet interne. Or, si bon objet interne il y a, il me semble relever de l’ouvrage psychique consistant à rendre recevable rétroactivement l’offre testimoniale du texte paternel, ce qui littéralement n’était pas donné avec le texte, qui tenait lieu d’une parole qui n’avait pu être énoncée et transmise.
Janine Altounian le souligne avec une grande netteté : ce qui signe chez l’héritier d’une transmission traumatique « le rapport traumatique à son environnement affectif et social, c’est l’absence d’un autre contenant au sein même de ce que furent ses premiers objets, c’est l’expérience d’un autre déshabité, privé de tendresse car privé lui-même d’autre » (ibid., p. 170). L’héritage traumatique n’est pas exactement ou seulement l’héritage d’un trauma, c’est la transmission même qui est traumatique, parce qu’elle transmet un vide, le contact avec le lieu où le psychisme du donateur de la vie est vidé. Tout le problème de l’héritier est de trouver un contenant pour ce vide et de le trouver en soi mais à partir de ce qui est resté vivant, habité, chez le parent survivant. Cela n’est possible que devant témoins, des témoins nécessairement étrangers, et dans leur langue.
Janine Altounian exprime l’essentiel dans ce qui semble un lapsus, avec la notion « d’affects néantissants » transmis par l’angoisse du parent survivant (ibid., p. 123) : des affects à la fois transmetteurs d’un néant et source d’un tissage possible, non pas directement à partir d’eux, mais en passant par la médiation des étrangers. L’intraduisible nous adresse ce travail de tissage psychique à partir des mots et des pensées de l’autre : l’autre, ou plus exactement un aller retour incessant entre, d’un côté, l’analyste support d’un regard, d’un point de vue tiers, témoin garant d’un dialogue intérieur parce qu’extérieur à la scène traumatique et, d’un autre côté, les pairs traumatisés que sont tous les auteurs traduits et commentés par Janine Altounian dans les textes composant ses livres.
Le projet de L’intraduisible n’est pas de nous montrer le texte paternel comme texte fondateur, même si l’auteure le désigne bien ainsi, mais de nous montrer à l’œuvre « l’aller retour » entre ce texte primordial et sa traduction sans cesse reprise, « tissée-détissée », dans la lecture des textes des autres, le métier à tisser-détisser étant le travail des mots mené dans l’entre-deux ou le dialogue entre la cure et l’écriture. L‘autre, qu’il s’agisse de l’analyste, des auteurs commentés ou des lecteurs/interlocuteurs, n’est pas un contenant réparateur.
En s’autorisant définitivement à commenter, à théoriser son parcours, l’auteure de L’intraduisible pose le texte paternel comme objet source d’un regard, regard matérialisé par les mots du commentaire. Ce regard, comme tout regard mais ici plus douloureusement, a sa tâche aveugle, qui devient (rétroactivement ?) visible dans le texte /souvenir écran cité et re-commenté, « Une Arménienne à l’école » - texte mettant en scène le père, la fille et la directrice d’école, maîtresse de l’avenir scolaire (de l’avenir tout court) et représentant tout à la fois la possibilité de l’accueil républicain et son intransigeante malentendance. Cette tâche aveugle, c’est l’appel au tiers, à la langue du tiers (langue au sens aussi bien affectif que linguistique) pour se voir reconnaître le droit d’exister.
La tâche aveugle pourrait peut-être se repérer aussi dans le commentaire du texte de Ruth Kluger et tout particulièrement de la formulation maternelle « on ne sépare pas un enfant de sa mère » (ibid., p. 108), lequel commentaire me semble par trop confondre sa signification dans le camp et hors le camp. Dans le camp, on pourrait se demander si ce n’est pas le changement de position de la mère, son hésitation entre mourir ensemble et vivre ensemble qui favorise chez la fille opposante la possibilité du recours salvateur à un tiers en suivant le conseil, déjà donné par la mère, de mentir sur son âge pour ne pas être sélectionnée. Hors le camp, le refus maternel du départ de sa fille pour la Palestine est-il si problématique que Ruth Kluger et Janine Altounian paraissent le penser ?


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Cette tâche aveugle de l’appel au tiers, permettant de se voir et d’exister dans le commentaire de soi partagé avec d’autres, les lecteurs du triptyque achevé avec L’Intraduisible en sont les dépositaires - et tout spécialement sans doute les lecteurs analystes. Leur position, notre position est aussi essentielle que difficile à soutenir : traducteurs maladroits, néanmoins toujours bien accueillis par l’auteure Janine Altounian du simple fait qu’ils l’accueillent par leur lecture. Cette œuvre de pensée exige de prendre acte de l’horizon traumatique qui la caractérise : le tiers appelé ne peut prendre une juste consistance qu’avec la maladresse – reconnue comme telle – des tiers répondants…


REFERENCES

1 Altounian J. La survivance / traduire le trauma collectif. Paris : Dunod, coll. « Inconscient et culture » ; 2000, 2003.
2 Altouniaan J. L’écriture de Freud / Traversée traumatique et traduction. Paris : PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse » ; 2003.
3 Altounian J. L’intraduisible / Deuil, mémoire, transmission. Paris : Dunod, coll. « Psychismes » ; 2005.
4 Altounian J. « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie »/ Un génocide aux déserts de l’inconscient. Paris : Les Belles Lettres, coll. « Confluents psychanalytiques » ; 1990.
5 Chiantaretto J.-F. Le témoin interne. Paris : Aubier, coll. « Psychanalyse » ; 2005.

Il aura fallu attendre près d'un siècle pour que Freud soit traduit, en France, de manière rigoureuse et systématique. Janine Altounian fait partie de l'équipe des Presses Universitaires de France qui, depuis maintenant plus de vingt ans, s'est attelée à la tâche monumentale de la publication des œuvres complètes du père de la psychanalyse. C'est à sa grande expérience du texte freudien qu'elle donne la parole dans son ouvrage. Non pas pour faire le plaidoyer des critères de traduction de son équipe mais pour dire, autrement que dans la réserve discrète du traducteur, son amour de la langue freudienne. Les analyses et les mises au point proposées ne sont pas de simples exercices germanistiques : elles ont pour vocation de nous rappeler que nous ne lisons pas Freud dans son expression originelle, que s'interposent entre les subtilités de sa pensée et ce que nous en lisons le prisme de choix syntaxiques et lexicaux dont il est indispensable d'être conscients. Comme le dit le vieil adage italien, traduire, c'est toujours un peu trahir. Il faudrait additionner toutes les bonnes traductions possibles d'un texte pour obtenir la meilleure. C'est dans les interstices de ces versions possibles que Janine Altounian nous fait circuler et découvrir, au passage, un Freud méconnu.
Emilio Balturi