Nous apprenons le décès de Catherine Millot.
Cet été la dernière compagne de Jacques Lacan est décédée. C’est une page, encore une, qui se tourne. Anne Djamdjian avait chroniqué son ouvrage : « La logique et l'amour et autres textes » - Editions Cécile Defaut - 207 p. pour oedipe. Elle en a fait à cette occasion un portrait particulièrement bien venu.
https://www.oedipe.org/index.php/spectacle/litterature/millotdjamdjian
Élisabeth Roudinesco nous résume sa vie pour le journal « Le Monde » portrait qui rappelle la personne attachante et aussi très originale qu’elle était
Laurent Le Vaguerèse
Catherine Millot, psychanalyste et écrivaine, est morte
Passionnée par les mystiques rhénans, cette amie de Philippe Sollers, qui publia plusieurs de ses ouvrages chez Gallimard, fut aussi la dernière compagne de Jacques Lacan. Elle est morte le 24 août, à l’âge de 81 ans.
Par Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres »)
Publié le 31 août 2026 à 13h52, modifié le 31 août 2026 à 15h57
Temps de Lecture 2 min.
Catherine Millot, à Paris, en mars 2016. YANN RABANIER/MODDS
Née à Villars-les-Dombes (Ain) le 4 septembre 1944, Catherine Millot, psychanalyste et écrivaine, est morte à Nice le 24 août, des suites d’un accident vasculaire cérébral. Autrice de plusieurs ouvrages publiés dans « L’infini », la collection de son ami l’écrivain Philippe Sollers (1936-2023), chez Gallimard (Gide Genet Mishima. Intelligence de la perversion, 1996 ; Abîmes ordinaires, 2001, ou encore La Vie parfaite. Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, 2006), elle a occupé une place importante dans l’entourage familial du psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981). Une longue amitié l’a unie à Laurence Bataille (1930-1986), fille de Georges Bataille (1897-1962), psychanalyste et membre, comme elle, de l’Ecole freudienne de Paris, qui sera dissoute en 1980.
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Issue de la bourgeoisie, Catherine Millot était la fille d’un diplomate connu qui sera consul général de France à Francfort (Allemagne) puis ambassadeur dans plusieurs villes européennes. De cette enfance, vécue comme un perpétuel déplacement, elle retirera un intérêt prononcé pour l’exil, les voyages et les langues étrangères. C’est à Paris qu’elle entreprend des études de philosophie et obtient le capes, ce qui la destine à une carrière d’enseignante. Elle soutient une thèse avec Yvon Belaval (1908-1988) sur l’éducation dans l’œuvre de Freud. Très vite, elle s’intéresse à la littérature moderne et à la psychanalyse. Elle traverse les événements de Mai 68 sans s’y engager, préférant se passionner pour les mystiques rhénans.
C’est en 1972 qu’elle entre en cure avec Jacques Lacan, qui sera à la fois son analyste et son amant – « sa dernière femme », comme elle le dira elle-même dans un récit autobiographique, La Vie avec Lacan (Gallimard, 2016). Elle est sa compagne officielle entre le moment où il délivre un séminaire sur les femmes, l’amour et la mystique (Encore, Seuil, 1975), et une époque où, atteint de troubles cérébraux, il se plonge dans l’univers de la topologie et la fabrication de ses fameux « nœuds borroméens », à l’aide desquels il cherche à construire une logique de la folie.
Un amour mystique
Ils voyagent ensemble et elle est présente, en 1976, quand Lacan rend visite pour la deuxième fois au philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976). De Lacan, qui était fasciné par son talent et sa beauté, elle donnera un superbe portrait, montrant de quelle manière il transgressait toutes les règles de la cure sans cesser d’élaborer une théorie du « réel », concept majeur de sa doctrine désignant une réalité échappant à toute symbolisation.
Catherine Millot pensait que le lien qu’elle entretenait avec lui ressemblait aussi à un amour mystique : « J’avais le sentiment d’avoir saisi l’être de Lacan de l’intérieur, (…) convaincue qu’il avait de moi un savoir absolu. » Elle savait aussi que cet homme déclinait lentement sous ses yeux. Au moment où il désira un enfant d’elle, elle mit fin à la liaison : « Ce fut un déchirement pour moi et un séisme pour lui. » Après avoir vécu pendant plusieurs années avec un autre psychanalyste, lui-même formé sur le divan de Lacan, elle épousa une femme qui était devenue sa compagne. Le mariage fut célébré le 22 septembre 2022.
Dans un étonnant récit, Un peu profond ruisseau… (Gallimard, 2021), elle a raconté son expérience du Covid-19. Gravement atteinte par le virus, elle pensait mourir à la manière des grands mystiques. Elle se sentait traversée par des espaces extatiques et affirmait que la maladie détruisait son moi en la réduisant à une figure fantomatique se baignant nue dans l’infini du vide. Inquiète, une voisine l’envoya à l’hôpital et lui sauva la vie. Quand elle en sortit, elle rejoignit sa mère, âgée de 100 ans, qui ignorait que sa fille avait failli succomber avant elle. Et, dans ce retour à une mère mourante, victime, elle aussi, du virus, Catherine Millot songea une fois encore à sa vie avec Lacan et à la détresse de ce vieil homme qu’elle avait soutenu dans ses derniers instants.
Catherine Millot en quelques dates
4 septembre 1944 Naissance à Villars-les-Dombes (Ain)
1972 Entre en cure avec Jacques Lacan, qui deviendra son amant
1996 Publie Gide Genet Mishima. Intelligence de la perversion (Gallimard)
2016 La Vie avec Lacan (Gallimard)
2021 Un peu profond ruisseau… (Gallimard)
24 août 2026 Mort à Nice
Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres »)