Roland Gori est professeur émérite de psychopathologie clinique à l'université d'Aix-Marseille et psychanalyste. Il a lancé en 2009 l'Appel des appels. Il est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels : La Fabrique des imposteurs et La Dignité de penser, aux éditions Les Liens qui Libèrent.


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Article publié dans la revue Cahiers de psychologie clinique
FAUT-IL RENONCER À LA LIBERTÉ POUR ÊTRE HEUREUX ?
par Roland Gori, Editions Les Liens qui Libèrent, 2014

Rajaa Stitou∗

La liberté, n’est-ce pas l’ouverture à une langue qui fait résonner l’altérité ? Tel est le questionnement qui traverse de bout en bout le dernier livre de Roland Gori, livre qui, comme les précédents, maintient en permanence le lecteur en éveil. Il porte au plus vif les questions qui se posent à nous dans une époque où les promesses de bonheur et de sécurité contribuent au formatage de la pensée, à la mise à l'écart de la parole et de la liberté publique. Dans tous ses ouvrages, Roland Gori n’a cessé de questionner, à travers différents angles de visions, ce qui à la fois lie l’humain et le langage et porte atteinte à la parole et au lien social.
Dans « Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? », il montre, en se référant à Hannah Arendt, à quel point la liberté dépend de la façon singulière et collective de vivre son rapport à l’Autre. À travers ce rapport à l’Autre, qui est aussi un rapport langagier, se détermine la subjectivité de notre temps et se révèle la capacité à désirer, désirer « en vain ». Or, quelle place la société d’aujourd’hui accorde-t-elle au désir et à la parole ? Le désir et la parole sont-ils compatibles avec la servitude et la normalisation sociale à outrance ?
Peuvent-ils exister face aux dispositifs mettant en avant l’idéal collectif du mieux-être, la promesse de s’affranchir des conflits, d’établir le bonheur pour tous ? Le roman de Henrik Stangerup auquel il se réfère démontre magistralement à quel point la hantise du bonheur et de la sécurité pousse toujours un peu plus le citoyen à renoncer à la liberté, en essayant d’enlever dans la langue le plus intime d’une énonciation. Dans ce roman, Torben, le héros, tue sa femme mais les dispositifs sociaux lui interdisent d'exprimer sa culpabilité qu’il revendique pourtant. La société danoise du roman est régie par des normes déconnectées des lois du langage. Ce sont ces normes qui "calibrent" les comportements au point de déposséder l’autre de sa position de sujet, de « ce qu’il risque dans le lien social ». Dans ce contexte, « le sentiment même de commettre un acte coupable n'est plus pensable ». Cette mise à l’écart de l’expression de la culpabilité est aussi une mise à l’écart de l’altérité selon Roland Gori. C’est ce qui fait retour à travers les ravages et les dérapages individuels et collectifs.
Roland Gori montre en prenant appui sur ce roman à quel point les dispositifs de civilisation peuvent exposer aux dérives lorsqu’ils empêchent de faire l’expérience et le récit de ce qui est au fondement de l’humain et du rapport à l’autre, de ce qui divise le sujet et génère haine, culpabilité, inhibition, symptôme et angoisse. C’est ce dont témoignent certaines logiques de réparation et de compensation face à la perte, nourrissant ainsi l’illusion qu’il est possible d’en finir une fois pour toutes avec la dette. C’est ce dont témoigne également la visée du DSM dans son rejet de la névrose, c’est-à-dire de ce qui rappelle le conflit, la culpabilité, la dimension tragique de l’humain.
L’idée de l’homme et du citoyen, que véhiculent les dispositifs et discours normatifs contemporains via le pouvoir libéral et la technicisation à outrance du rapport à l’autre et au vivant, laisse peu de place à la dimension éthique et à la responsabilité. Elle fait obstacle à la construction d’un espace public ouvert à la parole, d’une liberté politique porteuse d’un véritable projet d’émancipation humaine. Elle substitue à la culpabilité, et par là-même à la faille qui la sous-tend et sans laquelle aucun lien social n’est possible, la protocolisation de l’activité humaine. Cela a nécessairement des répercussions au plan sociétal mais aussi sur la subjectivité et les formes de souffrance. Tous les secteurs de l’existence mettant en jeu l’humain sont concernés. La nouvelle psychiatrie est l’un des révélateurs les plus forts de cette dépendance à la technique, à la rationalité des instruments numériques et des procédures normatives. Ce n’est bien sûr ni les normes, ni la technique qui sont récusées, mais leur fétichisation. La multiplication des modes d’emploi et des grilles d’évaluation remplace de plus en plus ce qu’il y a d’essentiel dans l’acte clinique, c’est-à-dire la parole. Ce qui est bienvenu dans ce livre, comme dans les précédents, c’est que Roland Gori ne se contente pas d’une dénonciation du nouveau monde contre l’ancien. Il a suffisamment insisté dans ses travaux sur l’incessante et nécessaire reconstruction des montages humains d’une époque à une autre. Il attire l’attention non seulement sur l’actualité des dispositifs de civilisation dans leurs effets et leurs possibilités de dérives, mais aussi et surtout sur leurs soubassements. Selon lui, la substance éthique d’une société, dont les idéaux sont amenés à nécessairement changer, dépend de la manière dont elle gère ce qui dépasse le savoir et à sa manière d’humaniser, de lier les hommes entre eux. Il propose un nouveau mode de dire prenant en compte ce dont tente de se défaire l’impératif contemporain, à savoir la contingence, l’imprévu, le risque, le ratage sans lesquels aucune créativité, aucune parole, aucun lien ne sont possibles. Face à la fureur normative contemporaine, il renoue avec la catachrèse, cette figure de style qui permet de renouveler indéfiniment le lien social/langagier, ouvrant ainsi une possibilité de passage d’une langue de la conformité à une langue à inventer.
Ouvrage à lire et à faire lire...



Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?
La promesse de bonheur faite aux peuples et aux individus constitue, à l'instar des religions et des idéologies, un opium qui les prive de leur liberté. En les berçant avec la vieille chanson de l'abondance et du bien-être, en les insérant toujours plus dans des réseaux de surveillance et de contrôle au motif de les protéger des risques et des dangers, le pouvoir libéral contraint les citoyens à abandonner leurs libertés publiques au profit de l'automatisme des procédures. Les nouvelles technologies installent et légitiment un système politique et culturel qui menace la démocratie et favorise l'impérialisme du marché.
L'auteur montre comment jour après jour la quantité décide de la qualité. Au nom du bonheur et de la sécurité auxquels les individus aspirent, le pouvoir prescrit un mode d'emploi du vivant qui substitue à la culpabilité fondatrice du lien social, la dépendance à la rationalité des instruments numériques et des procédures normatives. L'ouvrage soutient que la technique disculpe, qu'elle ne requiert que son exécution, sans états d'âme. Quand la culpabilité passe à la trappe, c'est l'Autre qui disparaît et, avec lui, notre liberté de désirer.
En politique comme en psychanalyse un sujet ne saurait exister sans parole, sans autrui. Les changements qui se sont accomplis en psychiatrie depuis une trentaine d'années constituent un bon exemple de la crise des valeurs qui menace l'humanité dans l'homme : les modes d'emplois et les grilles d'évaluation statistiques ont remplacé le dialogue clinique et les récits de vie.

ISBN 979-10-209-0096-1
DÉP. LÉG. :FÉV. 2014 19,50 € TTC France

Note de lecture pour la revue « Cliniques Méditérranéennes »

« Faut il renoncer à la liberté pour être heureux »
Roland Gori, Editions « Les Liens qui Libèrent ».

L'éxécutant est un éxecuteur. C'est comme cela que j'aimerais introduire à la lecture du dernier livre de Roland Gori , qui nous confronte, comme les précédents, à un certain nombre de questions, au carrefour du politique, de l'anthropologique, du psychique et du social.
Voilà, au fond, à quoi finit par conduire le conformisme généralisé, la soumission librement consentie aux protocoles, aux procédures techniques : à s'exécuter, dans toute la polysémie de cette expression.
D'une part, exécuter l'autre, mon semblable, en ne le voyant que comme un segment de population, une part de marché, ou, quand il tombe malade, un « terrain physiologique où s'exprime le trouble », pour citer Canguilhem. Mais d'autre part, et dans le même mouvement, s'exécuter soi-même. Car au delà de l'autre, il y a l'Autre, le lieu d'où je parle et où je suis parlé, l'adresse à laquelle mes pensées trouvent leur source, et que l'autre, mon frère, mon semblable, incarne et supporte. Autrement dit, le lieu de mon humanité est le même que celui de la fraternité, car celui à qui je parle me permet de penser ce que je viens de dire, et d'en être le sujet.

Au lieu de cela, le commandement de l'idéologie néo-libérale et du « système technicien », qu'analyse rigoureusement Roland Gori dans son livre, semble être : « tu réifieras ton prochain comme toi-même ». Ce qui peut nous faire penser à ces vers de Léo Ferré : « Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s´il s´agissait d´objets manufacturés. Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais...La solitude... ».

Oui, la solitude. Car il n'y a pas de liberté sans l'autre. La liberté, nous rappelle Roland Gori, trouve son origine dans l'affranchissement des esclaves, l'effacement de leurs dettes. Non pas s'affranchir de l'autre, mais de ses dettes, afin de pouvoir s'engager dans le lien à l'autre. C'est cela, la liberté.

Ce livre nous amène donc à réfléchir aux éléments anthropologiques et politiques permettant de comprendre la recomposition des sensibilités et des subjectivités de notre époque. Sans trop entrer dans les détails, j'en donnerai au moins deux : d'une part, l'importance, l'omniprésence de la technique, des automatismes, des procédures, des protocoles dans nos vies et nos métiers. D'autre part le fond de culpabilité et d'angoisse propre au lien social et à la liberté, à notre liberté, celle qui résulte de l'absence de garantie quand à notre engagement comme sujet de nos actes.

Le lien entre les deux est démontré clairement tout au long de ces pages : pour ne pas avoir à affronter le risque, l'incertitude, le doute et la culpabilité inhérente à nos actes, l'idéologie gestionnaire, le calcul, l'automatisation des procédures viennent à point nommé pour ne rien engager de nous-même dans ce que nous faisons et ce que nous pensons.

Mais ce qu'il s'agit de bien comprendre, c'est que le livre de Roland Gori n'est pas un plaidoyer contre la technique. Il n'est pas question de regretter le temps d'avant, au prétexte que la technique, aujourd'hui, envahit tout et dénaturerait les liens sociaux. Le problème n'est vraiment pas à ce niveau là, et l'auteur tendrait plutôt à se féliciter des capacités extraordinaires qu'offrent les technologies actuelles dans la communication et la transmission de l'information. Non, ce dont il est question, me semble-t-il, c'est de la transformation de notre pensée, une pensée humaine, en une pensée technique, ce qui lui fait perdre toute dignité .

Car il s'agit bien de la modificaion d'une manière de penser, et non d'un manque de temps pour exercer cette pensée. Les conséquences en sont analysées tout au long de l'ouvrage, et elles sont majeures. Sur le plan politique, cela se traduit par ce que l'on pourrait appeler une dépolitisation assez radicale : les questions politiques finissent par ne plus recevoir que des réponses techniques, celle des « experts ». Par ailleurs, le bien commun – et c'est là où la question du bonheur, comme facteur de la politique selon Saint Just, arrive – se trouve réduit à la gestion individuelle des bonheurs privés et à celle de la sécurité.

Sur le plan anthropologique, maintenant : la culpabilité, au fondement du lien social par refoulement de la haine, se trouve évacuée au profit d'une prise en charge des comportements par l'appareil social, par une délégation de pouvoir, en quelque sorte.
Le « système technicien » (Ellul), au fond, vient se substituer tant à une pensée politique qu'au lien social qui se tisse entre sujets. Il s'agit de réguler la société comme on régule le marché, et plus encore, de se réguler soi-même. Pour employer d'autres références, la culpabilité, socle de la responsabilité pour autrui (Levinas), se trouve ravalée au niveau d'une simple erreur technique, d'un défaut d'apprentissage, qu'une réponse correctrice devrait effacer.

Cette « technicisation » des pensées et des subjectivités tend à s'étendre dans tous les domaines de l'existence, et dans tous les métiers, y compris – et c'est là un point central – dans tous les métiers de l'humain. C'est le cas dans le champ de la psychiatrie, par exemple. Avec les dernières versions du DSM, l'entretien, le diagnostic, la clinique elle-même, se réduisent de plus en plus à une procédure de codage, ignorant complètement ce qui fait la spécificité de l'humain et de ses souffrances. La narrativité du récit clinique, seule à même de restituer la complexité de la psychopathologie, laisse place au formalisme des critères statistiques, des items à cocher, et des échelles quantifiant le niveau de dépression comme on mesure la température d'un individu.

Qui plus est, il ne s'agit pas de coder dans n'importe quel sens. Ce dont il est question, en réalité, c'est de l'extension infinie d'un système de contrôle et de normalisation des conduites, en lieu et place d'une interrogation sur le sens et la signification des symptômes. Ainsi, les normes liées aux performances, aux compétences, aux « habiletés sociales », ne font pas que réduire le malade à la somme de ses comportements, elles en font un « handicapé psychique ». Le symptôme n'est plus à entendre, mais à rééduquer, à normaliser. Il s'agit, au fond, de coder pour ne plus avoir à décoder.

Mais c'est plus largement, et pas seulement dans le champ de la psychopathologie, que l'auteur nous invite à porter l'analyse. L'extension du paradigme techniciste, en robotisant nos existences et notre intimité, en faisant de la vie elle-même un véritable programme d'éducation thérapeutique, transforme chacun d'entre nous en un handicapé existentiel, s'évaluant lui-même en permanence, qu'il le sache ou pas, et se réifiant ipso facto comme objet même de cette auto-évaluation.

Les promesses de bonheur véhiculées par un discours social réduisant les questions politiques à des problèmes techniques ne sont pas sans effet sur les individus, en tant que sujets politiques et anthropologiques. Il ne s'agit pas seulement de séduire les foules pour se faire élire ou ré-élire, ou pour consommer plus. Il ne s'agit pas non plus de dénoncer stérilement l'individualisme contemporain. Non, tout cela a des racines beaucoup plus profondes : il y a là une véritable incitation à abandonner la liberté politique, en rabattant la question du bonheur dans la sphère privée au lieu de la maintenir au niveau politique, celui du bien commun.
Le bonheur privé n'est pas à mépriser, bien entendu. Mais pris comme horizon politique au détriment du bonheur commun, c'est la spécificité du politique elle-même qui se perd, au profit d'une expertise généralisée de nos « affaires domestiques » (pour paraphraser Benjamin Constant).

En se conformant aux discours promettant le bonheur par le respect des procédures, des comptes et des décomptes, l'angoisse et la culpabilité propres à toute position de liberté trouvent donc un soulagement immédiat dans tous ces dispositifs de servitude volontaire. En s'appuyant sur Freud, Roland Gori nous rappelle alors que la culpabilité inconsciente est consubstantielle au lien social et que toute pratique sociale prétendant faire l'économie de l'angoisse sociale ne peut que conduire, sur le plan subjectif et anthropologique, à une impasse en aliénant chacun à sa propre sécurité.

Pour le dire autrement, si la technique libère l'homme, cela n'est vrai qu'en partie, car lorsqu'elle devient norme des pensées et des conduites, elle finit par libérer l'homme...de sa propre liberté. Là où le progrès technique devrait libérer l'homme en lui donnant le temps d'exister comme sujet politique, cette même technique risque en réalité de produire l'inverse : sa propre dépolitisation.

C'est ici que l'on saisit, avec Roland Gori, que la liberté en question n'est pas une liberté égoïste, préservant son seul espace en se désintéressant d'autrui. Pour chacun, la liberté est exigeante, elle oblige, et pas seulement en tant que sujet individuel, mais en tant que sujet politique, qui ne nie pas la dette qu'il contracte depuis toujours avec ses frères d'humanité. Liberté et lien social vont décidément du même pas.

Fabrice Leroy