Commentaire
Message :À une époque où le sujet est souvent réduit à son symptôme et à une existence de plus en plus médicalisée selon les termes de Roland Gori , le livre de Catherine Grangeard constitue une véritable opération de délestage. Les personnes stigmatisées comme obèses peuvent, après sa lecture se sentir soulagés d‚un grand poids, celui d‚une parole enfermée depuis longtemps dans un corps vécu comme difforme et pesant. Le sujet qui l‚occupe ne le reconnait plus car il s‚avère de moins en moins conforme à l‚mage que lui avait laissé l‚expérience du stade du miroir décrite par Lacan celle qui fonde la première identification. L‚épreuve spéculaire devient insoutenable. De ce point de vue, la clinique du grand âge nous montre le même écart entre cette image spéculaire originelle qui, comme le dit Paul Laurent Assoun ne prend pas une ride et celle de la réalité d‚un corps vieillissant qui est devenue insupportable et de plus, trop souvent confirmée par un discours et des représen
tations négatives voire mortifères.
Par manque d‚identifications, l‚identité en prend un coup
Comme son corps suscite un malaise chez les autres et chez lui-même, voire lui fait horreur, le sujet en surcharge pondérale, pour user d‚une expression médicalement correcte, se tourne désespérément vers la réduction draconienne de ses besoins à l‚aide d‚un régime amaigrissant sous contrôle médical.
Les réponses qu‚il reçoit du côté de cette hygiène de vie médicalisée font l‚impasse sur sa vie psychique. Pour trouver ou retrouver la demande et le désir il faudra repasser plusieurs fois les plats en se posant des questions sur le plaisir et la satisfaction qui s‚enracinent dans les premiers soins et qui ont tant marqués notre corps. On oublie souvent les rituels alimentaires de notre enfance : "Une cuillérée pour papa, une cuillérée pour maman ou∑ pour ton grand frère".
De quoi le sujet en surpoids se nourrit- il hormis de la nourriture terrestre qui lui est interdite par les régimes ? Quel rôle et quelle fonction cette nourriture a-t-elle pour lui ? Comment peut-on vivre son obésité dans une médecine hygiéniste qui ramène le patient obèse à un consommateur abusant de la nourriture sans souci authentique pour sa souffrance psychique ?
Cette fracture et ce malaise dans la psychosomatique réduit immanquablement le sujet à son surpoids au détriment de son histoire personnelle.
Donner du sens peut alléger le corps et l‚âme. C‚est ce dont les patients de C.Grangeard témoignent à travers leur histoire de vie
Ces témoignages cliniques sont particulièrement éloquents. Ainsi la dénommée "35 tonnes" par son propre frère qui ne s‚aimant plus elle même ne cherche plus à se faire aimer par un homme qui deviendrait objet de remplacement d‚un amour paternel vécu comme irremplaçable. La représentation de la perte d‚amour paternel avec la culpabilité qui s‚y attache nécessaire à la poursuite de sa vie de femme est vécue comme un risque difficile à assumer. Une telle représentation lui permettrait pourtant peut être de se refaire un corps délesté du poids d‚un amour Oedipien mais aussi de se libérer d‚un amour fraternel trop protecteur en dépit de la haine que ce frère lui voue.
Pour conclure Catherine Grangeard conduit avec son écoute analytique, à travers ce livre, des patients obèses parfois maltraités d‚un point de vue social et relationnel mais aussi « mal traités » sur le plan de la médecine vers cette « talking cure » chère à Freud. Ces rencontres thérapeutiques s‚avèrent salutaires pour certains, sans doute plus difficiles à poursuivre pour d‚autres mais elles font dire et penser au petit Lucas dont l‚histoire est jalonnée de honte, de rejet et de culpabilité que quand nous arrivons à parler « nous ne sommes pas que gros »
Patrick Linx psychologue ˆpsychanalyste
Le Kremlin Bicêtre juillet 2012
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