L’UNEBÉVUE
Revue de psychanalyse

C H R E S T O M A T H I A

RECUEIL DE FEUILLETS QUI EXPLIQUENT
LE PROJET D’UNE INSTITUTION
DESTINEE A ETRE MISE EN ŒUVRE SOUS LE NOM DE

EXTERNAT CHRESTOMATHIQUE
OU
ECOLE CHRESTOMATHIQUE

POUR L’EXTENSION DU NOUVEAU SYSTEME D’INSTRUCTION AUX
BRANCHES SUPERIEURES DE L’ENSEIGNEMENT,
A L’USAGE DES RANGS MOYENS ET SUPERIEURS DE LA VIE

PAR JEREMY BENTHAM

Propositions pour établir un externat
par Dr. Bell, M. Lancaster et d’autres personnes

Traduction, notes et introduction
Jean-Pierre Cléro

608 pages - 5 tables - 44 euros

POUR UNE INTRODUCTION À LA LECTURE DE CHRESTOMATHIA DE JEREMY BENTHAM

Écrit en 1814-1816, ce livre, Chrestomathia, autrement dit, Ce qui s’apprend utilement est le projet d’une École, le chantier d’un monument qui ne sera jamais construit et restera une sorte d’expérience de pensée.
Chrestomathia fait partie, comme les Essais sur le langage, la logique, la grammaire, comme De l’ontologie, des ouvrages, assez rares dans l’ensemble des écrits de Bentham qui portent directement, en apparence, sur autre chose que sur le droit et la politique. La théorie du langage, comme l’auteur l’appelle lui-même, et la théorie des fictions, comme on dira plus tard, sont au centre du projet.
Michel Foucault, qui a d’abord concentré son intérêt sur le panoptique et la discipline, a graduellement reconnu dans toute son ampleur le projet benthamien, allant jusqu’à promouvoir l’idée, encore peu envisageable en 1974, bien qu’elle soit soutenue par Lacan depuis les années cinquante, ainsi que par Jakobson, un peu auparavant, d’un Bentham « plus important pour notre société que Kant ou que Hegel».

Bentham montre que l’on peut renoncer à la notion de passions, qu’elles ne sont plus que les fumets fallacieux ou les entités fictives de ce que l’on a intérêt à envisager comme des compositions plus ou moins complexes de plaisir et de douleur, sans leur donner la fausse consistance que peuvent leur donner, si l’on n’y prend garde, les catégories de substance, de cause, de sujet, d’objet et qui pourraient tout embrouiller. Aux passions, Bentham substitue leur organisation symbolique en une axiomatique pathologique qu’il envisage essentiellement à partir du langage, à telle enseigne que les tables d’affects qu’il constitue sont scandées par des langues, c’est-à-dire par diverses façons, au bout du compte irréductibles les unes aux autres, de répartir et de coder les plaisirs et les douleurs; autre eût été la langue, autre la répartition des affects. Ce dont le traducteur de Bentham s’aperçoit bien quand il fait la cruelle expérience de l’impossibilité de faire coïncider une table écrite dans une langue avec la «même» table – si l’on ose encore dire – écrite dans une autre langue, surtout quand la syntaxe des propositions n’est plus là pour nous offrir les ressources d’un rattrapage. La substitution d’une proposition à une autre permet, dans une certaine mesure, de jouer sur la différence de fonction et de limite (sémantique) des termes pour rendre des significations qui nous paraissent proches d’une langue à l’autre; on perd complètement cette possibilité lorsqu’on n’a plus affaire qu’à l’équilibre des termes d’une table. La substitution du symbolique au perceptif et à l’affectif n’atteint pas seulement le sensible: elle se répercute jusque dans l’élément conceptuel.

La place faite aux mathématiques dans Chrestomathia permet d’obtenir, sur un terrain où le platonisme sévit assez généralement, tant de la part de ceux qui les pratiquent que chez des auteurs où on ne l’attendrait pas puisqu’ils sont entièrement empiriques par ailleurs, deux positions paradoxales. Les mathématiques procèdent par un jeu de traductions, de l’algèbre à la géométrie, de l’arithmétique à l’algèbre ou à la géométrie; ce que les mathématiciens savent bien certes, eux qui n’obtiendraient aucun résultat sans ce jeu de transplantations qui font apparaître un reste ou une différence de codes dont l’invention s’empare. C’est par un jeu de codes que les mathématiques progressent ; si bien qu’aucune symbolique ne les épuise et qu’il est parfaitement possible de les apprendre et de les pratiquer dans la langue vernaculaire, en faisant varier constamment la symbolique et l’imaginaire qui lui convient. Les mathématiques sont un travail sur la disjonction et la suture des codes entre eux, sur la disjonction et la suture entre ceux-ci et les imaginaires qui les «accompagnent». Cette idée est particulièrement riche sur le terrain de la pédagogie des mathématiques et sur celui des mathématiques elles-mêmes; il n’est pas impossible qu’elle soit assez forte pour éclairer des situations très postérieures à 1816. Elle permet, en particulier de considérer comment un imaginaire fantasmé à partir d’une certaine symbolique peut devenir un obstacle à une autre symbolique et comment, ainsi, il doit être détruit pour qu’une autre symbolique advienne, accompagnée d’un autre imaginaire. Toute situation mathématique est liée à une certaine articulation «historique», fragile, contingente, entre une symbolique et un imaginaire; il n’y a pas, en dépit des apparences, des objets mathématiques transcendants qui seraient graduellement dévoilés, connus ou déterminés de mieux en mieux par des symboliques de plus en plus fines. La permanence que l’on croit exister entre des objets traités très différemment, alors qu’il s’agit de véritables déplacements – les mathématiques changeant réellement d’objets – est liée à une illusion du langage, non moins forte que celle qui agit dans les objets de perception ou d’affectivité et qui est la même d’ailleurs puisqu’elle utilise le même mot pour désigner des «choses» différentes, arasant ainsi des temporalités différentes

Et c’est à cette deuxième position paradoxale que nous parvenons : toute conceptualisation est liée à une symbolique dont on aurait tort de croire que la particularité se traverse aisément pour atteindre, comme par devers elle, l’universalité. Sans doute Bentham s’attarde-t-il à donner un tour pédagogique à son idée, montrant comment le nom des concepts dévoie la saisie qu’il serait souhaitable qu’on en eût ; mais il montre aussi que toute correction qu’on voudrait y introduire aurait tôt fait de montrer ses limites. Non pas qu’il y ait une fatalité de la mauvaise désignation, de la misexpression : car il y a des désignations et des expressions qui valent mieux que d’autres et on peut l’établir selon des critères. Mais les schèmes linguistiques qui conditionnent pourtant les concepts et leur articulation ne se confondent toutefois pas avec eux. Bentham montre comment leur historicité est différente; ce qui explique les disjonctions constantes entre le concept et les façons dont il se dit, alors même qu’il est impossible, pour le concept, d’échapper à son existence dans la langue, non seulement pour être transmis mais aussi pour être produit. Les conséquences de cette position pour expliquer la nature de l’universalité dans les sciences sont considérables. En effet, il est clair que des concepts naissent de façon privilégiée en une certaine langue; comment une notion aussi peu «substantielle» que la probabilité, surtout entendue dans le sens de «chance d’avoir raison quand on évalue le degré de vraisemblance de tel ou tel jugement» pourrait-elle naître dans une langue aux exigences par trop substantielles? Ne fallait-il qu’une langue qui connaisse le gérondif et soit donc peu encline à substantifier ce dont elle parle – tout en le substantivant – apportât son concours au concept pour produire la «chance» bayesienne? Certes, une fois cette «chance» exprimée dans une langue qui s’y prête mieux que les autres, comme l’anglais, qui a vraisemblablement moins besoin que l’allemand ou le français de la mise en garde curative des «paralogismes» de la critique kantienne, il n’est pas impossible d’en traduire le résultat dans une autre langue et même de progresser en celle-ci plus vite que dans la langue d’origine.
Ainsi, on veut bien convenir que l’universalité est à l’œuvre dans les sciences: ce n’est toutefois pas par une visée au-delà de l’hic et nunc des signes particuliers, mais seulement par une confrontation réelle de jeux de signes qu’on y parvient. On ne travaille pas dans une langue comme on travaille dans une autre; et la conceptualisation dans l’une ne peut être celle qui a lieu dans une autre, laquelle peut requérir une autre dialectique. Il paraît que le français a peut-être, plus encore que l’allemand, besoin de la dialectique conçue par Kant. D’où vraisemblablement le succès d’un certain kantisme en France. En revanche, on ne voit pas comment l’anglais pourrait avoir besoin d’une telle dialectique, puisque cette langue dispose de tous les moyens – dont elle ne se prive pas, sous les plumes philosophiques – de substantiver sans substantifier, grâce aux verbes qu’elle peut «nominalise r» par son gérondif. La Critique ne comprend le théorique que du point de vue du sujet, considéré comme réquisit ultime de l’analyse. Or le sujet et l’objet auquel il s’oppose – ou plutôt les diverses modalités du sujet et les diverses modalités de l’objet auxquelles elles s’opposent – ne peuvent jamais être envisagés que comme émanations du symbolique, longuement constitué comme import, opaque à lui-même. C’est le point parfaitement repéré par Lacan chez Bentham et auquel il a donné le maximum d’éclat. Il a vu, dès le Séminaire sur l’Éthique de la psychanalyse, en 1960, qu’il fallait identifier la fiction au symbolique et que la théorie des fictions devenait, du coup, plus intéressante qu’une prétention à fonder le savoir et la pratique à partir du sujet. Lacan écrit cette phrase superbe : «Notre expérience pose et institue qu’aucune institution, qu’aucune transparence, qu’aucune Durchsichtigbarkeit – comme c’est le terme de Freud – qui se fonde purement et simplement sur l’intuition de la conscience, ne peut être tenue pour originelle et valable et donc ne peut constituer le départ d’aucune esthétique transcendantale, pour la simple raison que le sujet ne saurait d’aucune façon être situé exhaustivement dans la conscience, puisqu’il est d’abord et primitivement inconscient» (Séminaire L’angoisse, 9 janvier 1963).

Le projet benthamien, qui surgit une trentaine d’années après la Critique de la raison pure, en diffère assez pour donner une véritable alternative à la philosophie transcendantale – comme l’a noté M. Foucault, (et Bentham n’aurait certainement pas démenti Foucault lorsque celui-ci définit l’expérience, non pas par quelque immédiateté, mais par «le fait brut de l’ordre»). Il en diffère par une critique beaucoup plus radicale et authentique de l’immédiateté ou de la pureté, qui nous sort de toute conception naïve de l’histoire. Les signes, qu’ils aient cours dans le domaine scientifique, esthétique, moral ou juridique, sont toujours signes de signes ; et c’est parce que, naïvement, on les prend pour autre chose qu’ils paraissent désigner immédiatement des objets et que l’on est alors victime de l’effet mythique ou fallacieux de l’illusion platonicienne qui, constamment, glisse des objets prétendument stables derrière tout signe ou toute combinaison de signes. Il est une autre conséquence de cet interminable renvoi de signes à d’autres signes, de codes à d’autres codes, sans qu’on en atteigne un qui fût originaire ou immédiat, c’est que la science n’est jamais qu’un travail du langage sur lui-même, qui ne cesse de s’évaluer et de se réévaluer lui-même, s’amendant et se corrigeant constamment, «feuilletant» toujours davantage ses positions, selon la nature même du langage. Voilà pourquoi toute science est nécessairement nominale si l’on entend par là que les codages ne sont jamais que des rectifications d’autres codages et des conditions d’autres inventions de langue.
Il reste un dernier point qui ne nous éloignera guère des considérations précédentes, puisqu’il en dépend entièrement: si redoutable que soit l’épreuve d’avoir à traduire des tables quand il s’agit de «connaissances» ou de «passions», elle ne l’est peut-être jamais autant que lorsqu’il s’agit de classer des objets techniques ou des activités techniques. Les tables conceptuelles ou les tables affectives paraissent, à tort ou à raison, limitées par un principe de réalité qui n’est pas entièrement linguistique. Or les objets techniques ainsi que les gestes qui les accompagnent apparaissent beaucoup plus étroitement scandés et articulés par des langues; dès lors, ils n’ont pas nécessairement, les uns et les autres, d’équivalents dans une autre culture. S’ils se disent nécessairement dans une langue avec toute l’exactitude nécessaire, ils ne sauraient être dits de la même façon dans une autre, qui se réfère à d’autres instruments et à d’autres façons de s’en servir. Nul n’a plus conscience que Bentham du caractère systématique et structurel des objets techniques: chaque objet est fait pour un autre ou d’autres objets et n’a de sens et de valeur que par rapport à cet autre ou à ces autres, comme, dans une langue, un signe n’a de sens que par rapport à d’autres signes. Ainsi la structure des objets techniques et celle, correspondante, des mots pour la dire, paraissent, par leur complicité – il faut bien, en chaque culture, disposer de mots pour dire ce qu’on fait et de quoi on se sert pour le faire – nous entraîner au tréfonds d’une culture dans sa radicale et insulaire singularité, sans aucune possibilité de trouver une équivalence dans une autre. Langues et techniques sont trop solidaires les unes des autres pour qu’on puisse espérer une traduction approchante, dès qu’on s’éloigne de la version de grands gestes fondamentaux comme frapper, couper, souder, coudre. Si le lien entre les concepts et telle langue est, dans une certaine mesure, exportable dans une autre langue, le lien entre les objets techniques et autres éléments de la culture à laquelle ils appartiennent l’est beaucoup plus difficilement, du moins sans violence; ce dont Stuart Mill tirera d’intéressantes conséquences sur les effets de la colonisation. Mais Bentham suggère une considération essentielle, qui rejoint en partie ce qui a été dit précédemment de l’universalité théorique : jamais le lien entre les objets techniques ou entre les gestes techniques n’est apparu plus systématique qu’à l’époque où les manufactures se développent ; ainsi ne pouvait-on en faire la remarque qu’à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle ; dès lors, la signification des outils, instruments, pratiques que nous avons repérée comme typique d’une culture se renverse paradoxalement en une espèce d’universalité produite, par l’extension du marché. La loi de la manufacture est de nier la particularité de l’artisanat et de la détruire. Au tournant du XIXe siècle, la manufacture détruit dans l’instant même ce qu’elle fait apparaître à son point culminant.
Mais cette théorie du langage, qui dénonce tout contact avec l’immédiateté comme fallacieux, qui tend à styliser toute expérience et à faire du travail scientifique une sorte de commentaire et de mise en scène des travaux précédents, ne risque-t-elle pas, sous couleur de stylisation de fossiliser tout ce qu’elle touche? Il y a quelque danger à identifier, comme le fait Pascal, la langue et la science. Par quel principe celle-ci se renouvelle-t-elle? Il semble que ce soit, sinon tout à fait une théorie des fictions, dont Bentham n’a lui-même jamais parlé, mais une opposition conséquente des entités réelles et des entités fictives qui permette de compléter et d’achever cette théorie du langage.

Extraits de l’introduction de Jean-Pierre Cléro, traducteur de Chrestomathia, et qui vient notamment de publier Les raisons de la fiction, les philosophes et les mathématiques, chez Armand Colin, collection U.
Jean-Pierre Cléro, agrégé et docteur de philosophie, est actuellement Professeur à l’Université de Rouen, chargé de cours à l’Université de Paris X-Nanterre et associé au CNRS.

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ISBN : 2-914596-11-1 ISSN : 1284-8166