Schreber a pesé, Schreber apaisé
Daniel Paul Schreber sort très largement apaisé et libre de mener sa vie comme il
l’entend de plusieurs séjours en asiles psychiatriques qui ont occupé dix-huit années de sa vie (8
décembre 1884–14 juillet 1902). Que s’est-il donc passé pour donner lieu à un tel bénéfique
effet ? La question reste d’autant plus étonnante que nul lecteur de ses Mémoires ne peut un seul
instant imaginer qu’il ait été par quiconque « soigné ».
Une réponse ici se présente, convenue : le délire est une tentative de guérison. Ce
poncif néglige toutes les fois où il n’en est rien (Christine Papin, l’instituteur Wagner, Iris
Cabezudo et bien d’autres). C’est une autre et heuristique leçon que délivre le parcours
subjectivant de Schreber. Il a mis tout son poids, son érotique, son intelligence, sa détermination
sur le plateau d’une balance tandis que l’autre plateau, où résidait Dieu, s’effondrait.
Schreber a relevé Dieu, interrompu sa chute. Il lui aura fallu, pour cela, reconfigurer
l’érotique, la dégager de la prison hétérosexuelle reproductrice où elle végétait, faire de la
volupté ce qui, intéressant Dieu, le met à distance de sa seconde mort.
Suffit-il qu’un seul y soit parvenu pour que, comme avec le Christ prenant sur lui les
péchés du monde, tous en bénéficient ?
Douteur de Dieu qui condamnait l’échauffement sexuel, Schreber a rendu compatibles
cet échauffement et l’existence de Dieu. Mission accomplie, le voici apaisé.
Béatitude, volupté, jouissance sont ici les termes clés qui, loin de se laisser ranger dans
la distinction lacanienne jouissance phallique, jouissance de l’Autre, joui-sens, lui font
concurrence. C’est bien plutôt sur un autre point que Schreber croise Lacan, celui du rapport
sexuel qu’il n’y a pas, déclarait Lacan, tandis que, tant par son expérience que dans sa pensée,
Schreber atteste le caractère décidément peu assuré de cet « il n’y a pas ».