Autant qu'une «voie royale», Freud fait du rêve l'essence même de la complexité et des paradoxes de la psyché. Par exemple, il est permis d’interpréter que le rêve de «l'enfant qui brûle» représenterait le deuil actuel de l'enfant du rêveur, et actualiserait ce qui brûle dans le pulsionnel infantile de celui-ci depuis la naissance de la pensée.
Freud tenait son «Traumbuch» pour l’ori-gine de la psychanalyse : «La psychanalyse est pour ainsi dire née avec le XX° siècle ; la publication par laquelle elle apparaît au monde comme quelque chose de nouveau, mon Interprétation du rêve, porte la date de 1900.»*[1] Freud ne cessait jamais de s’interroger sur les zones d’ombre dans la psyché et soutenait la valeur heuristique de la «dynamique du rêve» pour sa com-préhension, par l’accès aux manifestations du ça, voire à celles de l’héritage phylogénétique. En 1938, dans son Abrégé de psychanalyse, il nous rappelle les principes du fonctionnement onirique, sur lesquels il n’a pas varié, depuis sa découverte : le rêve se déploie entre le ça et le moi, «entre pulsionnalité et conscience» construisant et parcourant une voie à double sens pour le transfert de la «dialectique entre langue d'images et langue de mots» (image de chose, image de mot). Car, si rêver est un processus de transformation des re-présentations, (condensation et dépla-cement), il remplit certaines fonctions : satisfaction d’un désir, maintien du sommeil, et par là-même, le désir de retour au sein maternel, équivalent du retour à la vie intra-utérine selon Freud. Nous dirions aujourd’hui un retour aux sensibilités et aux hallucinations primitives.
Ces journées scientifiques sur le rêve sont une invitation à faire travailler le corpus freudien, à le questionner, à le prolonger :

si comme le propose P. Fédida le rêve est «voyant», nous pouvons envisager une lecture de celui-ci plus attentive à l'ouverture des images qu’à la recherche du sens. Notre attention se porterait alors aux passages et aux hiatus entre le langage d'image opposé au langage de mot (en suivant P. Aulagnier et J.-C. Rolland). De ce fait, le rêve est constitutif de notre pensée et la construit. Cette approche n’est pas sans conséquences : Comment affiner les différences et les nuances entre rêve et hallucination ? Que dire du cauchemar ? Quels liens pouvons-nous établir entre rêve, transfert, et sexualité infantile ? Entre l’espace onirique et l’espace de la cure ? La cure n’est-elle pas aussi affaire d’aller-retour entre actuel et origine, entre principe de plaisir et principe de réalité, entre réflexion et expérience sensible ? Le Je identifiant naîtrait-il dans l’espace du rêve, comme dans celui de la cure ?
«Affronter les contresens», nous enjoint Freud, afin d’explorer les énigmes qui demeurent malgré le chemin parcouru. Car, en approchant, strate après strate de l’ombilic du rêve, n’approche-t-on pas de la naissance de la psyché, sans l’atteindre jamais ? Quête sans fin non dénuée de tragique, tant pour l’analysant que pour l’analyste…

Eric Julliand et Jean-Louis Serverin

[1] S. Freud, Petit abrégé de psychanalyse, 1924, RIP 2, p. 97