"Libération" 28 mai 2009
Le génocide qu'a subi le peuple
arménien entre 1908 et 1918
n'a été que récemment inscrit
dans la mémoire occidentale,
et encore pas partout, en particulier
pas par l'Etat Turc actuel En France,
cette chape de plomb a commencé à se
fissurer lorsqu'en 1981 un groupe de
jeunes Arméniens, en colère devant le
déni massif qui oblitérait ce massacre,
décida d'occuper le consulat général
de Turquie a Pans Le mouvement de
ces courageux jeunes hommes a eu
une portée historique après moult reculades
le gouvernement français a
fini par voter, enjanvier 2002, une loi
qui reconnaissait publiquement ce génocide,
dont il faut savoir qu'il servit
de «modèle» à Hitler qui écrivait dans
une lettre datée du 22 août 1933, pour
justifier le génocide du peuple juif
«Notre force réside en notre rapidité et notre
brutalité f ] Qui se souvient encore
du massacre des Arméniens ?» (phrase citée
par Janine Altouman dans un texte
de 1996) C'est ainsi que la fille du survivant
a décidé de prendre la parole
Le livre actuel a cependant une portée
plus large que celle, personnelle, de
l'histoire de l'auteur c'est un ouvrage
à plusieurs voix qui porte sur la question
de la transmission d'un héntage
traumatique aux survivants et à leur
descendance II s'articule autour d'un
étonnant fac-similé du journal de déportation
tenu par Vahram Altouman,
jeune adolescent alors âgé de 14 ans (la
calligraphie est en outre dotée d'une
étonnante force expressive, les caractères
formant autant de petits noeuds
de tapissier), journal de bord qu'il avait
sobrement intitulé «Tout ce que j'ai
enduré, des années 1915 à 1919» (sa
mère, son frère et lui-même sont revenus
de cet enfer, maîs pas son père,
mort en déportation)
Langue «amputée». Etrange destin
que celui de ce journal, traduit en français
il y a une trentaine d'années par
Knkor Beledian (professeur à l'Inalco),
puis rangé dans un tiroir II a fallu
soixante ans avant que sa fille, Janine
Altouman, grande linguiste -elle est
l'une des traductrices de Freud en français-
maîs privée de langue et d'écriture
maternelles, l'arménien, puisse
accéder au texte de son père Chez ses
parents en effet, note Manuela Fraire,
psychanalyste italienne, on parlait
turc (la langue du bourreau), langue
que la petite fille comprenait maîs ne
parlait pas, quant à la langue arménienne
elle avait été comme «amputée
», considérée comme «indécente»
Les auteurs de ce livre, tous psychanalystes,
réagissent de manière à la fois
personnelle et professionnelle aux effets
d'après coup qu'a pu engendrer la
découverte de ce journal Le résultat
est passionnant Dans le chapitre «Le
travail de l'intersubjecnvité et la polyphonie
du récit dans l'élaboration de
«Quelque chose»
en elle réclamait
droit à la parole,
l'expérience traumatique», le psychanalyste
René Kaes indique la véritable
finalité de ce livre (I) «lafitte de Vahram
Altouman fut celle qui s'est constituée
en destmatnce ae ce journal elle l'a
retrouvé et rendu public, ce faisant, elle a
mis en oeuvre un réseau ae pensées, de
commentaires et de savoir qui a permis de
traduire l'innommable, d'entendre dans
sa propre langue ce qui fut dit et écrit
dans une autre langue, a la/ois étrangère
familiale, maîs non familière Cet écart
aussi fait appél de sens » H s'agit d'une
notion qu'en psychanalyse Alain de
Mijolla nomme «l'intergénérationnel»
René Kaes, Haydée Faimberg et
d'autres préfèrent «transgénérationnel»,
terme qui désigne le processus de mise
en relation d'un sujet avec une expérience
qu'il n'a pas personnellement
vécue C'est en ce sens, dit encore Manuela
Praire, que Janine Altouman
s'est aperçue que «quelque chose» en elle
réclamait droit à la parole, «quelque
chose qui n'était pas proprement un souvenir,
maîs une trace laissée derrière elle
par le passage d'un traumatisme»
Traces. J B Pontahs avait, lui, soukgné
qu'il existe une différence entre souvenir
et trace «Les traces s'inscrivent, le
souvenir donne une forme f ] Ce qui demeure
n'est pas le souvenir, maîs les traces
» (Ce Temps qui ne passe pas, Gallimard).
Dans la Mémoire, l'histoire, l'oubli
(Seuil), Paul Ricoeur avait exprimé une
idée proche en écrivant ces lignes qui
résonnent dans l'actuel débat sur les
origines «Le passe, qui n'est plus maîs
qui a eté, réclame le dire du récit du fond
même de sa propre absence »
•*• GENEVIÈVE DELAIS! DE PARSEVAL
(l)Kaes, dont un livre important, lesAlhanoes
inconscientes, vient de sortir chez Dunod
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Revue "L'arche" septembre 2009
Le dernier livre de Janine Altounian.
Mémoires du génocide
arménien Héritage traumatique
et travail analytique, est un magnifique
ouvrage qui engage des
écritures différentes, mais aussi
des géographies et des temporalités
variées, a partir de plusieurs
voix [I] contemporaines qui
toutes, convergent vers le même
objet' le manuscrit du père de Janine
Altounian, Vahram, survivant
du génocide arménien du début
du XXL siècle
La structure même du livre presente
déjà en soi un intérêt certain,
puisqu'il s'ouvre sur le Journal
de Vahram, traduit en français
[2], texte qu'il rédigea à l'âge de
19 ans, à son arrivée en France
après avoir survécu à la Catastrophe
[3] On trouve ensuite ce
même texte fondateur, maîs cette
fois-ci en version originale, en caractères
arméniens dans la langue
turque
Ce journal a en effet été reproduit
dans son intégralité, sur un
beau papier glacé dont le sepia redonne
corps et réalité a ce cahier
d'écolier, le complètent des cartes
de son trajet de déportation, ainsi
que deux correspondances très
touchantes de la famille.
On remarquera qu'entre le
texte du père de Janine Altounian
et le sien figure un article du traducteur
du Journal. Cet emplacement
particulier prend tout son
sens lorsqu'on sait l'importance
que Janine Altounian accorde à
la question de la traduction du
traumatisme d'une langue à une
autre [4]
UN RECIT « ARIDE »
C'est en effet par le truchement
d'une langue tierce que le déplacement
des affects pourra avoir lieu
lors des transmissions traumatiques
entre générations II prend ici une
haute valeur symbolique, qui vient
témoigner de l'inépuisable et nécessaire
traduction du trauma, en
l'occurrence chez Janine Altounian,
« une traduction, toujours
à renouveler, du
manuscrit paternel »
A la suite du texte
de Janine Altounian,
ceux de cinq auteurs
et amis, spécialistes
des problématiques
relatives aux temoignages
et aux traumatismes
issus de
violences politicosociales
Tous s'attellent à
l'analyse et au decryptage
du manuscrit
de Vahram Altounian,
dans une
perspective psychanalytique
certes,
maîs en premier lieu
comme participant
d'un portage singulier
et solidaire,
grâce à leurs écritures
plurielles Par
leur présence on ressent
l'invitation
d'une amie a parler
d'un objet sacré, intime, dans un
contexte de transmissions mutilantes
du meurtre de masse La
générosité de ces textes et leur
singularité est à souligner leurs
versions se croisent et se rencontrent
sans jamais tomber dans
le travers de la redondance
Le texte de Vahram est le temoignage
original de sa déportation,
un récit qui apparaît gelé
affectivement à la fois extrêmement
descriptif, « aride » pour
reprendre l'expression de Régine
Wamtrater, qui le caractérise si
justement comme un récit traumatique
Ce manuscrit traduit
présente de nombreuses notes qui
permettent au lecteur de se reperer
dans le texte lui-même maîs,
au-delà, dans cette tragique his-
Dans l'article qui suit, le traducteur
Krikor Beledian, écrivain
de langue arménienne, propose
une analyse minutieuse du texte
de Vahram en tentant de répondre
à la question suivante : « Pourquoi
Vahram écrit-il? ». Pour présenter
un bilan à ses frères suppose-
t-il, entre autres hypothèses;
mais aussi afin de transmettre à
ses descendants quelque chose
de son vécu génocidaire, probablement.
Le très beau texte de Janine Altounian
contient une partie autobiographique
suivie d'une réflexion
plus théorique sur la
temporalité requise par cette
transmission. Il fait émerger le
récit de sa trajectoire: vingt-neuf
ans se sont écoulés depuis sa première
lecture du Journal de son
père. L'auteur a cette fois-ci laissé
cet objet à l'élaboration psychique
et théorique par
d'autres, comme à leur
soin. Janine Altounian
redonne en effet une
certaine autonomie au
cahier de son père, manuscrit
qui lui faisait
« peur comme une météorite
tombée d'une
autre planète » et
qu'elle semble désormais
considérer comme
une voix off qui est
moins meurtrière
qu'auparavant...
SYMBOLIGÈNE
Par le biais de cet ouvrage,
des auteurs reconnus
s'autorisent à
parler de la survivance
d'un meurtre collectif,
à la lumière d'une singularité
testimoniale: le
i récit d'un survivant,
Vahram, qui est aussi le
père d'une amie. Leurs
paroles prolongent le tissage de
mots et de sens inauguré par Janine
Altounian en proposant de
nouveaux symboles et élaborations
(l'adolescence conjuguée à
l'urgence relative à la survie
n'autorise pas la conflictualisation
pour Régine Wamtrater, « le
pluriel en tant qu 'il suppose un
témoin en soi, un interlocuteur
représentant l'ensemble hu-
Des auteurs
reconnus
s'autorisent
à parler
de la survivance
d'un meurtre
collectif.
main » selon J.-F. Chiantaretto,
etc.) afin de poursuivre la lutte
contre les transmissions désorganisantes
et douloureuses qui
s'écoulent au fil des générations.
On pense aussi à l'article
« L'oubli de la mère », dans lequel
Manuela Praire pointe
l'absence si présente de la grandmère
Altounian dans ce parcours
d'errance.
Les nombreux va-et-vient que
chacun des auteurs effectue avec
la littérature, l'histoire et le cinéma
favorisent la perpétuation
de la mémoire et donnent à voir
le formidable pouvoir symboligène
de l'écriture. Ces auteurs
n'ont pas pour objectif, semblet-
il, de cerner le hors-sens du
Réel - ils seraient sinon confrontés
à l'impossibilité de le border
en intégralité -, mais de « fabriquer
» une mémoire à plusieurs.
Comme le dit précisément
René Kaës: « Renouer le sens ne
peut s'effectuer que dans
l'intersubjectivité et par la polyphonie
du discours. » Et, pour
Yolanda Gampel, ce travail collectif
de « traduction » contribue
peut-être à transformer, lentement,
les restes radioactifs en une
mémoire symbolique. • ÉLISE
PESTRE
1. L'expression de Janine Altounian « à
plusieurs voix » est reprise ensuite par les
auteurs de cet ouvrage collectif
2. Janine Altounian a présente la première
fois ce texte dans Les Temps modernes,
n° 427, fév 1982 II a ensuite été reproduit
dans Ouvrez-moi seulement les chemins
d'Arménie, Les Belles lettres, pp. 81-
118, avant de paraître dans ce dernier
ouvrage, en 2009
3. C'est ainsi que l'on nomme le génocide
arménien (Aghed, Yeghern), précise Krikor
Beledian dans sa contnbution
4. Voir notamment L'Intraduisible Deuil,
mémoire, transmission. Paris, Dunod,
« Psychismes », Pans, 2005,2008.
Janine Altounian et al, Mémoires du génocide
arménien Heritage traumatique et
travail analytique. Presses Universitaires
de France, 208 pages, 32 euros.
Cet ouvrage à plusieurs voix porte sur la question de la transmission d'un
héritage traumatique et de son mode d'élaboration au cours du travail
analytique. Il a la particularité de comporter, en fac simile, le manuscrit
original du témoignage autour duquel il s'origine et s'organise :
le Journal de déportaticin de Vahram Altounian,
traduit par Krikor Beledian,
reçu et commenté par Janine Altounian, essayiste, traductrice.
Il se propose de montrer comment, à partir d'un écrit indéchiffrable pour
tout lecteur néophyte, une expérience traumatique débutant à Boursa,
petite ville d'Asie mineure, un « mercredi 10 août 1915 », passe par
l'épreuve de sa traduction, celle de sa réception et de son élaboration
subjective par un héritier pour se transmettre et aboutir, quasi un siècle
plus tard, à la présente publication à laquelle contribuent :
Krikor Beledian, écrivain de langue arménienne, maître de conférences
à l'Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales),
Jean-François Chiantaretto, psychanalyste, professeur de psychopathologie (Université de Paris 13, UTRPP),
Manuela Fraire, psychanalyste, membre titulaire de la SPI (Société
Italienne de Psychanalyse) et de l'IPA,
Yolanda Gampel, psychanalyste, membre titulaire de la SIP (Société
Israélienne de Psychanalyse), représentant pour l'Europe au Conseil
de l'IPA, professeur à l'Université de Tel-Aviv,
René Kaës, psychanalyste, professeur émérite de l'Université Louis-
Lumière Lyon 2,
Régine Waintrater, psychanalyste, thérapeute familiale, maître de
conférences Université Paris 7 - Diderot.