Comment rester psychanalyste au contact d'enfants
qui paraissent tout ignorer de ce qui les entoure ? La difficulté qu'éprouvent les soignants, en présence d'enfants
autistes, à maintenir la position de réceptivité et d'écoute
- de soi comme de l'autre - propre au travail psychanalytique vient interroger les spécificités du contre-transfert
dans ces traitements.
Selon la thèse ici défendue, c'est en effet du travail
autour du contre-transfert et de son maniement que le
psychanalyste peut espérer opérer des transformations en
profondeur du fonctionnement psychique des enfants.
Une consultation de secteur, cheville ouvrière de dispositifs plus étoffés, est le cadre de la plupart des illustrations
cliniques. Leur déploiement, pour certaines tout au long du
livre, vise à rendre perceptibles les enjeux et les mouvements à l'œuvre dans ces cures très particulières. L'œuvre
gravée du peintre Escher nous fournira des métaphores
pour saisir l'originalité de la pensée autistique. La modification progressive, au cours du traitement, de l'appréhension
de t'espace tout comme l'émergence d'un langage affecté et
partageable seront les signes d'un réinvestissement par les
enfants de leurs processus développementaux.
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Critique Martin Joubert : L’enfant autiste et le psychanalyste - Essai sur le contre-transfert dans le traitement des enfants autistes, par Ophélie Nicolino
A l’heure actuelle, où les dispositions politiques et économiques prises dans le domaine du médico-social sont quelque peu déroutantes - quand elles ne sont pas tout simplement effrayantes ! -, il est des ouvrages dont la lecture nous réconforte. L’enfant autiste et le psychanalyste - Essai sur le contre-transfert dans le traitement des enfants autistes, de Martin Joubert est de ceux-là.
En effet, alors même que les modalités de prise en charge de l’autisme visent de plus en plus à se contenter d’une approche uniquement rééducative (et tendent à effacer les spécificités de cette pathologie en lui attribuant le terme ô combien réducteur de « handicap »), le livre de Martin Joubert nous invite constamment à maintenir notre pensée en éveil, à relancer notre investissement épistémophilique et à entretenir notre plaisir à échafauder des théories.
S’il nous offre les moyens d’échapper à une démarche trop dangereusement simpliste, ce n’est pas par le biais d’une propagande forcée ou d’une critique à tout-va des courants extérieurs à la psychanalyse, non, c’est bien plutôt en nous ramenant, avec finesse, sur la voie des questionnements, sur la nécessité de croiser les théories et d’articuler différents courants de pensées. Pour autant, Martin Joubert ne s’égare pas sur la voie d’un consensualisme apte à rallier tous les discours ! Bien au contraire, il ose affirmer son propos : il soutient justement que la toute-puissance dans le travail thérapeutique n’est pas souhaitable et que la recherche de connaissances concluantes et immuables (qui nierait de fait la singularité du patient), si elle n’est pas toujours évitable demeure en tout cas toujours à interroger !
Cette affirmation forte est ce qui lui permet de se pencher sur différentes approches, témoignant d’un esprit d’ouverture non négligeable (y compris au sein de la pensée analytique puisque il manie avec autant d’aisance et d’à propos les concepts empruntés aux écoles kleiniennes et lacaniennes), et de cheminer tout au long de son livre pour en arriver à l’objet de son étude : le contre-transfert et son maniement dans le travail avec le patient autiste.
Ainsi, avant de développer cette thèse, Martin Joubert fait déjà preuve d’une remarquable exigence épistémologique et d’une réelle rigueur théorico-clinique. Il consacre, en effet, les deux premières parties de son travail à dresser un état des lieux des cadres conceptuels et des théories étio-pathogéniques qui sous-tendent la catégorie clinique de l’autisme, puis à exposer, d’une manière très concise, les mécanismes psychiques et les modes de pensée que l’on retrouve régulièrement dans les fonctionnements autistiques. En guise d’interlude, il s’aide judicieusement d’une analyse des œuvres picturales de l’artiste M.C. Esher pour tenter de rendre accessibles ces perceptions si éloignés de nos phénomènes névrotiques !
Si j’insiste sur l’ouverture dont fait preuve Martin Joubert, c’est qu’elle me semble la plus appropriée pour espérer avancer dans le champ de l’autisme qui, sans doute plus qu’aucune autre pathologie, nous entraîne souvent à élaborer des théories figées, calcifiées.
Alors certes, sur cette question de l’autisme, il existe déjà plusieurs livres qui font référence mais l’ouvrage de Martin Joubert indique une nouvelle piste à étudier. Cette piste ne réside pas tant sur ce que le sous-titre met en exergue, à savoir être attentif au contre-transfert - l’importance à accorder au contre-transfert dans le travail avec les patients autistes étant reconnue depuis longtemps - mais sur ce que Martin Joubert dévoile des mécanismes à l’œuvre, des fantasmes qui nourrissent ce contre-transfert et qui peuvent s’appréhender comme les effets incontournables des pathologies autistiques. Ainsi, dans la troisième et quatrième partie de son livre, Martin Joubert s’attache à mettre à jour, entre autres, les fantasmes de mort qui agissent plus que massivement l’entourage familial comme les équipes soignantes, le sentiment d’inanité qui œuvre en faveur de l’immobilité, les tensions de l’économie sado-masochiste du thérapeute. Je tiens d’ailleurs à souligner cette idée qui m’apparaît ici comme novatrice : questionner l’existence d’une relation entre l’autisme et le sado-masochisme en interrogeant l’élaboration de ce dernier à la fois du côté du petit patient et de l’analyste.
Bien que la lecture de L’enfant autiste et le psychanalyste nécessite une sérieuse connaissance et compréhension de la métapsychologie freudienne (notamment en ce qui concerne le masochisme et l’importance, dans la constitution du psychisme, de l’expérience de satisfaction hallucinatoire), plusieurs références littéraires ou picturales ainsi que de nombreux instants cliniques (poursuivis et enrichis tout au long des chapitres) sont évoqués à l’appui des hypothèses développées et en facilitent l’abord.
Ce qui m’amène, pour conclure, à souligner l’un des aspects passionnants de cet ouvrage : l’étonnante honnêteté - teintée d’humilité - des récits de séances faisant état de doutes, d’incertitudes, de difficultés, mais se révélant finalement les mieux à même de servir son propos. De fait, par leur entremise, Martin Joubert confirme combien il est vital de douter pour réintroduire une dynamique dans la prise en charge, et combien il est tout aussi important d’accepter les affects dépressifs que nous font vivre les enfants autistes au cours du traitement. Alors, à la simple lecture de sa propre activité de thérapeute au sein d’une équipe pluridisciplinaire, quelle inspiration pour remettre notre pensée en mouvement, pour élaborer de nouvelles pistes interprétatives, et quelle respiration aussi dans une société qui nous invite à nous comporter comme des individus sans failles !
Ophélie Nicolino