Amen

Affiche amen

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Pour s'adresser à la génération actuelle, Costa Gavras filme trois faits d'histoires de la Shoah : les gens déportés puis assassinés dans les chambres à gaz d'Auschwitz, le rôle suspect de non assistance de Pie XII n'intercédant pas auprès du IIIème Reich, l'importance du témoignage écrit du SS Kurt Gerstein au Procès de Nuremberg, car, dés le début des gazages par le zyclonB, il cherchera, ayant participé à la mise en place de l'arme des meurtriers, à transmettre ces faits aux Alliés.

Amen (image du film)
Fiction centrée sur l'oeil entrant dans la chambre à gaz, le montrable et le non-montrable s'y mêlent en images et ...n musiques, sans pudeur aucune pour nous faire adhérer à un montage des jouissances de l'horreur nazie comme s'il s'agissait, aveu du scénariste Jean-Claude Grunberg, d'un vrai film hollywoodien. Mais où l'oeil du spectateur est convoqué à subir la fascination ici utilisée. Ainsi l'affiche d'Amen témoigne-t-elle d'un amalgame suspect des symboles nazi et chrétien comme si les catholiques d'alors étaient sans exception intégristes, sinon d'anciens complices de la SS...(Ce qui implique qu'avec l'ouverture de ses archives, le Vatican ait à dire sa responsabilité et les préciser autant qu'il le faudra).

Sont montrées en effet les jouissances des personnages qui nous font participer à ce qui s'est passé là-bas et cela de façon passive, captieuse, vouluepar l'auteur réalisateur d'Amen. Oui, mais comment le sait-il?

Oeil dans l'oeil de la chambre à gaz, il nous exhibe ce que l'on ne peut pas savoir, qu'il ne peut pas savoir.

Au moment même où se produisent les meurtres, moment où chacun a à penser aux derniers instants de ces pauvres victimes tuées en masse, des images nous montrent des tortionnaires aux uniformes rutilants, des décideurs magnifiques observant leur machine à tuer. Nous rendant quasi complices de leurs jouissances qu'ils se distribuent entre eux et se félicitent du petit nombre dans le monde qui savent l'horreur parvenue ici à son terme ultime. Horreur ainsi plaquée au visage du spectateur devenu lui aussi cet oeil qui lui bâillonne tout rapport à son intimité et l'obligerait à participer au langage de l'ennemi du genre humain.

Amen (image du film)
Et ce malgré Shoah, malgré Claude Lanzmann, lui le premier et d'autres aussi qui ont tellement dit et si bien combien guettent l'irrespect et l'impudeur dans l'usage de la fiction au cinéma dés lors qu'il s'agit des victimes disparues, du fait des camps nazis.

La pâle copie de séquences de trains de marchandise humaine à travers l'Europe ne donne aucune caution à une éthique de l'image ici définitivement trahie. Avec la caméra de Lanzmann ces convois-là sont devenus des acteurs et non un simple décor. Et dans Amen l'exercice centré à ce point par l'oeilne ressemble en rien à des images qui, certes, montrent mais «malgré les images ». Malgré ici est signe de corps de femmes, d'hommes, d'enfants, à jamais anéantis. Rendus « invisualisables » par de tels crimes, irreprésentables. Les rendre visibles serait se mettre en miroir des criminels comme pour commettre et au même moment effacer l'immensité du crime. Les auteurs dans Amen n'ont sûrement pas voulu cela. Et pourtant s'y exerce une forme d'atténuation de l'inacceptable. Qui, lui, ne s'approche que de façon intime, pudique, et non pas montré massivement saisissable par le cinéma, par l'oeil. Ce visuel-là a une puissance exorbitante de rendre collectif notre intime propre à l'humain qui dés lors risque d'être détruit. Au lieu d'être préservé malgré le cinéma.

Seul l'oeil nazi a vu cette jouissance probablement et vouloir la voir aujourd'hui nous fait comme complices des crimes commis. Pourquoi des auteurs de renom nous associent-ils avec violence et fascination à une pareille mise en scène aussi clinquante dans la geste, les regards, les mots de personnages dignes d'un western de la plus belle eau translaté en pleine Europe nazifiée ?

Amen (image du film)
Les auteurs d'Amen usent trop du langage de l'ennemi. Celui de l'oeil qui confond -affreuse rencontre étymologique- caméra et chambre à gaz1.

Oui, Monsieur Costa Gavras, pourquoi avoir réalisé un western typique en plein centre Europe des années 1942/43 en faisant se rencontrer les visages de deux formidables acteurs : Ulrich Tukur en Kurt Gerstein, le SS en quête d'être témoin, et Mathieu Kassovitz en Ricardo Fontana, prêtre délégué du Pape à Berlin -rencontre qui n'a jamais eu lieu. Deux visages qui, pour dévoiler la tension interne de héros liés face à l'adversité d'un monde coupable, ne cessent de dire « Je » aux quatre coins de l'écran. Alors que l'on attend une parole qui dise « nous » à chacun de nous, à entendre en son intime secret, une fois seul. Car ce qui se perçoit des camps reste ce qui reste seul en soi. Pour faire éclater la vérité qui les fuient, ces héros-là exhibent qu'ils s'aiment de tout leur coeur.

Sur ce croisement de l'oeil de chacun d'eux se calque celui entre les croix : croix gammée portée par Gerstein le SS qui dit le crime et croix chrétienne qui signe ici la trahison mais aussi la repentance : le prêtre Ricardo est déporté, porteur de l'étoile jaune, et membre des « juifs du travail », (ceux qui sous la menace terrifiante des nazis « participaient » au gazage). Voilà où nous mène en fait un oeil, celui de cette caméra. Dans le film, pour ces deux héros rédempteurs - pour C.Gavras lui-même ?-ne serait-ce pas l'oeil de leurs pères, sans oublier celui du Pape lui-même, qui concrétise ce point d'intimité. Oeil de père sur le fils, « Amen. », écrit avec son point final, force dangereusement la génération actuelle à être fascinée/insensibilisée par la rupture de l'Histoire. Témoignant de la Destruction des juifs d'Europe, Amen exhibe un voyeurisme comblé devant l'union sans paroles de l'oeil du père à l'oeil du fils, la faute indicible du père face à la rédemption sans fin du fils d'aujourd'hui.

Décidément l'amour et un certain cinéma ont bien besoin de faire quelque progrès

Jean-Jacques Moscovitz, Psychanalyste.

Dernier ouvrage paru : Hypothèse Amour Ed. Calmann-Lévy, Paris, 2001.

  • 1.

    Que faire aussi des erreurs historiques telles que l'arrêt des actions de mises à mort des handicapés physiques et psychiques, de ces « vies sans valeur de vie », que soit-disant selon le film, les Eglises catholique et protestante de l'Allemagne nazie auraient stoppées, ce qui est faux : Hitler le 1erseptembre 1939 déclare la guerre à l'Europe mais aussi rétroactivement aux malades dits incurables.