Décès de Vincent Mazeran

Vincent Mazeran 1

Vincent Mazeran est décédé le 3 octobre à Montpellier à l'âge de 88 ans.

 

Psychanalyste, il avait été élève de Jacques Lacan et avait participé à l'aventure de l'Ecole Freudienne de Paris.

 

Jeune psychiatre, il avait travaillé en institution psychiatrique, ce dont il témoigne dans un des premiers chapitres absolument remarquable de son dernier ouvrage, écrit en collaboration avec Silvana Olindo-Weber,  " La psychanalyse au travail - l'efficacité en question " préfacé par Jean Oury et paru en 2014. 

 

Toute sa vie il eut une pratique libérale. Il fut secrétaire de l'Ecole Freudienne pour la région de Montpellier où il exerçait. Il avait été Président de l’AFPEPP, tâche qu’il a menée avec bonhommie et inventivité. Il a formé nombre de jeunes psychanalystes.

 

Outre des articles, où il associe clinique et théorisation, dans diverses revues et Actes de colloques, il a publié avec Silvana Olindo-Weber, en 1991 " Pour une théorie d'un sujet limite - L'originaire et le trauma", en 2000, "Les déclinaisons du corps " où la question des somatisations est centrale, et en 2014 « La psychanalyse au travail - l'efficacité en question " préfacé par Jean Oury dont il était un ami proche. 

 In Memoriam…

 

Vincent Mazeran n’est plus…

Il aimait l'océan et la plongée sous-marine. C'était un esthète de la vie, un "bon vivant" comme il le disait parfois en riant. Il savourait les voyages, qu'ils soient ceux de la pensée ou de ceux qui invitent à la découverte du monde.

Sa générosité prenait appui sur la pulsion de vie. La psychanalyse, il l'inventait, " séance après séance" disait-il avec tranquillité et bonhommie, comme on dirait "à chaque jour suffit sa peine" à quelqu’un en proie au doute ou aux affres du surmoi.

Vincent Mazeran parlait de sa pratique avec une sorte de plaisir gourmand et partageable. Il en connaissait aussi la difficulté et les écueils, qu’il élaborait pour transmettre ses questionnements.

Je me souviens de ses interventions lors des colloques du Point de Capiton auxquels il participa à plusieurs reprises. Il emportait l’attention et la curiosité des auditeurs comme un conteur prend par la main ceux qui l'écoutent. Il savait que d’une parole vivante peut surgir, pour l’autre, des associations inattendues. Telle avait été déjà mon expérience lors d’un colloque mémorable de l'AFPEP auquel il m'avait conviée à la Grande Motte en 1993.

Oser, désirer, ne pas céder sur son désir, étaient essentiels pour lui.

Tendre l'oreille vers celui qui souffre, en se situant dans une commune humanité, était un enseignement qu'il savait transmettre et partager.

Il se méfiait de la position de surplomb que confère le statut social. Discerner les fétichisations dogmatiques qui verrouillent la pensée et l'imaginaire était un horizon à atteindre. Transmettre lui importait, avant de quitter le monde. Aussi il écrivait…

Il avait théorisé le concept de "Sujet-limite", point d’appui indispensable pour une pratique qui inclut la dimension de l’originaire dans certaines cures difficiles.

Ses élaborations m'ont permis de penser une clinique prenant en compte le préœdipien sans abandonner la dimension lacanienne de "l'inconscient structuré comme un langage".

Vincent Mazeran autorisait les chemins de traverse car il savait la puissance de la règle de l'association libre. Il s'enchantait de lire et redécouvrir Freud ou Lacan, Winnicot, Bion ou encore Tosquelles... Ses élaborations sur le « corps parlant » sont indispensables à tout analyste qui veut entendre autrement que dans le clivage théorique corps/esprit fla problématique des somatisants.

 

Il m'a aidé à penser le trauma, autant qu’à le nommer et le dépasser. Son écoute bienveillante et attentive était un enseignement pour ma pratique d’analyste en cabinet ou en institution.

Il n’était pas homme à se laisser enfermer dans une théorie qui supplanterait la clinique, et préférait mettre les théories à l'épreuve de la clinique. De cet enseignement-là, je lui suis infiniment reconnaissante.

Lorsque je songe au chemin que j'ai parcouru avec lui je me souviens de la façon dont il maniait le transfert avec rigueur et précision, avec l'élégance nécessaire de celui qui accepte « de se laisser rouler dans la farine par l'inconscient de l’analysant », disait-il, sans pourtant craindre d’être délogé d'une place où il s'agit d'accueillir le surgissement de sa parole.

Il n'imposait rien et pourtant savait la puissance de la coupure. Son éthique tenait aussi dans son accueil et dans la façon qu'il avait de vous raccompagner sur le seuil.

Annoncer le décès d'un homme qui aimait tant la vie qu'il en transmettait le goût et la saveur, est douloureux. Aucun mot ne pourrait résumer son humaine présence.

 

Simone Molina

Psychanalyste et écrivain,

Présidente du Point de Capiton

 

                 

Extrait :

« La pathologie du sujet-limite s’organise autour d’un défaut de différenciation des catégories topiques dedans/dehors. La fonction limite est acquise mais mal verrouillée par l’épreuve de réalité, par le principe de réalité. Ce qui explique, de la part du sujet-limite, une vérification constante de la réalité pour s’assurer qu’il y est bien présent, d’où une attitude apparente d’instabilité, de par l’accélération de ce va et vient, de ce battement, entre l’ici et l’ailleurs, qui devient le principe même de sa stabilité.

            Notre hypothèse de départ repose sur le principe qu’une distorsion systématique du régime des communications, dans lequel l’un des parents se défend sur le mode de l’identification projective vient déstabiliser le repérage topique de l’enfant au niveau même de la réalité.

            Il s’ensuit une pathologie que nous avons qualifié de pathologie de l’originaire.

            Et lors de certains traumatismes où le sujet risque de perdre ses limites, ses repères, risque d’être anéanti comme sujet désirant, le corps du somatisant, la lésion du corps, devient cet espace, ce lieu, cet ailleurs, cette topique, où le différentiel peut encore être sauvegardé. Le sujet somatisant utilise alors le corps comme surface d’écriture, dans laquelle la réalité de la lésion peut servir d’opérateur syntactique palliatif de différenciation. La lésion nous paraît être alors ce moyen ultime de sauvegarder cette fonction sans laquelle le sujet ne peut plus être sujet désirant, d’où notre appellation de somatisation-limite.

            Le corps est mis dans la balance. Il devient ici le signe indiciaire de la présence du sujet.

            On peut comparer cette réaction du corps au suicide réactionnel, où le passage à l’acte est aussi la tentative que le sujet se donne pour être enfin sujet séparé d’un autre despotique, en dehors duquel il était impossible d’exister et d’ex-sister .»

 

Intervention de Vincent Mazeran au Colloque du Point de Capiton en 2007, « Corps et Ecriture ».