Victor ou les Enfants au pouvoir

Victor ou les Enfants au pouvoir. Roger Vitrac- Théâtre Antoine - Paris

Le Théâtre surréaliste

Quarante ans après la révélation de cette pièce au grand public par Jean Anouilh, assurant le succès posthume de Roger Vitrac, nous redécouvrons avec bonheur et grâce à Alain Sachs, le théâtre surréaliste. Cette pièce en est un chef-d'œuvre, même si le mot aurait déplu à Antonin Artaud, coéquipier de Vitrac dans cette grande affaire de révolutionner le théâtre occidental de l’époque. Ils ont tous deux créé le Théâtre Alfred Jarry, en 1927, au moment de leur rupture avec André Breton, dont les idées prenaient alors une voie marxiste. Leurs questions restaient dans le domaine de l’art, à la recherche d’un nouveau langage théâtral fondé sur la mise en scène, le mouvement imprimé aux acteurs dans la gestuelle, sur les accords esthétiques du décor, des sons et des accessoires dématérialisant ainsi le texte en s’adressant directement à nos sens. Langage purement poétique. André Breton l’avait bien perçu en déclarant pour rejeter ce transfuge « Abandonnons leur la poésie pure, à lui et à cet autre cancrelat, l’abbé Bremond ».

Victor ou les Enfants au pouvoir en est un bijou. Les faux-semblant de la société bourgeoise conformiste sont traversés du regard acerbe du poète. Celui qui en paie le prix à son insu, c’est l’enfant ou la place qui lui est inconsciemment attribuée. Victor, enfant trop vite grandi, fête ses neufs ans et va user de son droit d’anniversaire tout le long de la pièce, mettant à jour de manière douloureusement ludique tous les secrets, les non-dits hypocrites de sa famille, n’épargnant pas non plus dans ce détour, ni la patrie ni l’armée représentée par le général Lonségur, invité de marque de bon aloi dans ce type de dîners. Réception qui va occuper tout le temps théâtral. Le jeune Lourent Deutsch incarne Victor de manière pétillante et nous sème entre le monde des adultes et le monde des enfants. Mais la pièce de Roger Vitrac comporte une énigme, quel est le véritable couple dans ce chassé-croisé de séductions, où le bourgeois bien installé et bien de sa personne s’autorise la polygamie au nez et à la barbe de son entourage ? Victor incarne la parole de vérité, décalée dans le discours poli du dîner : « Les voilà : L’Enfant terrible, Le Père indigne, la Bonne Mère, la Femme Adultère, le Cocu, le vieux Bazaine. Vive l’Hirondelle ! l’outarde, le paradisier, le cacatoès et le martin-pêcheur. Vive la raie bouclée et la torpille. » Lance-t-il en nommant l’assemblée réunie et glissant jusqu’à la métaphore. Dans la scène érotique à laquelle avait assisté sa compagne de jeu, la jeune Esther, entre le père de Victor et Thèrèse Magneau sa mère, celle-ci susurrait à l’oreille de son amant : « Laisse la cette pieuvre rose. » Les deux enfants s’en donneront à cœur joie de mimer cette « scène primitive » devant tous les convives. Un autre personnage au discours décalé est Antoine, le mari de Thérèse, traité de fou. Il est vrai que la simple évocation de mots comme Bazaine par exemple, le traître qui a livré la patrie à l’ennemi, peut déclencher chez lui une prolifération langagière lui permettant de faire passer ses messages et sa souffrance à fleur de mots : « Allons donc. Thérèse, montres-nous comment tu mets le feu aux poudres. Allez, le jeu des mains, des chevilles, le virage des yeux, le balancement des organes et la Trève-Dieu, enfin, la Trève-Dieu..... » Dit-il à sa femme. Les « luttes intestines » engendrées par toutes ces confusions de parole, vont être soudainement matérialisées par l’apparition sublime et mortifère de Mme Ida Mortimart. Apparition jaillissante en fin de pièce, une « catalyseuse », un peu comme l’Alcibiade du Banquet de Platon, questionnant le désir et nous entraînant inexorablement vers le tragique et la mort. « Vous tombez parmi nous comme un bijou dans le mercure. Je plains celui qui devra en payer les conséquences fatales, le coupable des pots cassés. » lui dit Victor. La Mort va surgir au final avec celle du mari cocu, la tentative de suicide de sa pseudo fille Esther qui est en fait la demi-sœur de Victor, la mort de Victor, du bourgeois et de sa femme. Le véritable couple, celui que l’on découvre, est en fait celui de Victor et la Mort ou le désir de mort de Victor, une quête identitaire fatale. « Maman est enceinte d’un enfant mort » a-t-il dit plus tôt dans la pièce. Le message théâtral est direct. Il rejoint par là et anticipe l’idée d’Artaud du « Théâtre de la Cruauté », théâtre difficile et cruel d’abord pour soi-même, pouvant faire changer en une fulgurance, comme celle de la découverte de l’inconscient, le sens de sa vie. L’œuvre de Roger Vitrac est pétrie de son autobiographie, Victor est l’anagramme de son nom, lui aussi était un immense enfant dépassant ses parents en taille et en intelligence. Ce désir de mort occupait-il l’esprit de Roger Vitrac ? Son enfance a été massacrée par un père alcoolique, joueur et infidèle. Le rire introduit une distance avec le matériel autobiographique lancinant qui parcourt la pièce. Le théâtre peut être aussi dangereux que la peste ou le sida, une terrible maladie capable de décimer une population en favorisant l’effondrement des repères habituels. L’esprit d’anarchie profonde est « la base de toute poésie » pour Artaud. Le public scandalisé à l’époque, ne s’y est pas trompé. Ce type de théâtre a ouvert à la modernité. Son inspiration se retrouve dans le théâtre des années cinquante avec les pièces d’Arrabal et même actuellement avec la pièce récente présentée au festival d’Avignon, « Hurlo » de l’italien Pippo Delbono. Le théâtre restitue ainsi la dimension métaphysique et terrifiante qu’il revêtait dans l’Antiquité. Il restitue tout le tragique et la poésie de la vie, l’amour et la mort. C’est ici, dans « Victor ou les Enfants au pouvoir »une tombée des masques, ciselée par une remarquable mise en scène d’Alain Sachs et une précieuse interprétation d’acteurs au sommet de leur fraicheur et de leur art.

Monique Lauret

30/11/07