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Présentation et résumé

Peut-on transposer au cinéma quelque chose qui pourrait s'appeler l'inconscient. Freud jugeait ce projet impossible. Un grand cinéaste comme John Huston ayant de nombreux chefs-d'oeuvre à son actif tente l'aventure. Curieusement il demande à Jean-Paul Sartre adversaire de la psychanalyse d'en écrire le scénario. Bizarre! D'ailleurs s'agit-il ici de figuration de l'inconscient ou de raconter en la romançant l'histoire de sa découverte. Un peu des deux sans doute.
dans un ouvrage récent le psychanalyste Rénato Mezan raconte cette histoire (Figurer l'inconscient. De Sartre à Huston : Freud, passions secrètes. Ithaque)
Voici le commentaire qu'en a fait pour nous Thierry de Rochegonde:

FIGURER L’INCONSCIENT

De Sartre à Huston : Freud , passions secrètes

Renato MEZAN , juin 2017, Paris, ed. Ithaque

En le sollicitant pour rédiger le scénario du film qu’il souhaitait réaliser sur Freud et les débuts de sa quête, John Huston savait-t-il combien Jean-Paul Sartre était critique à l’égard des avancées du fondateur de la psychanalyse? Tenant ferme sur sa conception de la liberté et de la responsabilité humaine fondée sur la conscience, celui-ci ne pouvait concevoir qu’avec un certain mépris la définition de l’inconscient comme instance psychique à part entière pas plus qu’il ne pouvait accepter le complexe d’Œdipe comme opérateur inconscient de l’action humaine. Sartre commença pourtant à travailler sur un premier scénario, puis sur un second, et, s’immergeant sans doute de plus en plus dans les textes et lettres de Freud disponibles à l’époque, s’attacha progressivement au caractère de l’homme autant qu’à sa pensée[1]. Renato Mezan rapporte et conforte peu à peu les propos de Pontalis selon lesquels Sartre en est probablement venu à modifier son jugement sur la conception freudienne de la psyché humaine et envisagea même de commencer une cure. Contrairement à ce qu’il en est souvent dit, le scénario retenu au final par Huston pour son film, s’il ne porte pas la signature de Sartre et s’il a été considérablement modifié par rapport aux deux versions travaillées par le philosophe, est toutefois assez proche de ce que ce dernier lui a proposé. Renato MEZAN s’intéresse par ce biais aux rapports aussi critiques que passionnés que Sartre a entretenu avec la psychanalyse et nous en propose une riche discussion.

Mais une autre question vient alors : comment un film sur les débuts de la recherche freudienne peut-il parvenir à « figurer l’inconscient » ? On perçoit que le travail du réalisateur aura été comme le travail du rêve, une façon de dire, d’exposer et de transformer le réel. Car si ce film est un thriller passionnant, admirablement joué et mis en scène, dans lequel Sigmund Freud (interprété par Montgomery Clift) est présenté comme un courageux héros, il s’appuie également sur de nombreuses représentations de rêves censées nous faire voir et saisir la pâte de l’inconscient et comprendre, autant que faire se peut, la « théorie de la séduction », le « transfert » ou le « complexe d’Œdipe »…Quelle ne fut pas alors ma surprise que d’y découvrir un rêve de Freud dans lequel il se trouve encordé à l’un de ses patients (le petit livre est enrichi de quelques crédits photographiques du film) ! Certes, il s’agit d’un Freud entraîné par son patient dans les grottes de l’inconscient (c’est l’idée que la découverte de l’inconscient est une plongée dans les ténèbres de la psyché) quand j’ai plaisir à utiliser la métaphore de l’encordement dans des perspectives plus alpines et plus aériennes[2] mais quand même, l’image est parlante. Freud est encordé à son patient (ou ce dernier encordé à Freud) et cette figuration du transfert est une véritable trouvaille…Il y en a beaucoup d’autres et chacun des lecteurs de ce petit livre qui se passionne pour ce grand film et pour toutes les questions qui ont présidé à sa réalisation ne manquera sans doute pas de chercher à le voir ou le revoir [3]…C’est un petit bijou de cinéma, plein de finesses et de subtilités que l’on découvre alors. La psychanalyse y est partout. C’était le moins diraient certains, et pourtant cela n’a pas été facile à réaliser ni non plus salué par le public, comme l’indique Mézan. La quête de Freud y est pourtant admirablement représentée.

« Tant pour celui qui s’initie à la psychanalyse que pour celui qui la connaît déjà bien, ce ne peut-être qu’un régal de regarder Freud aux prises avec les mystères de la psyché humaine et…avec la sienne propre »

Ce compliment que Renato MEZAN adresse au film à la fin de son texte pourrait bien lui être retourné à propos de son livre : c’est un véritable régal que de lire ce petit livre sans prétention mais bourré d’idées, de connaissances et de réflexions dans lequel un collègue brésilien nous permet d’échapper à nos freudologies habituelles pour nous emmener dans une (re) découverte des commencements de la psychanalyse.

Th. de Rochegonde

On peut voir la bande annonce en anglais à cette adresse: https://www.youtube.com/watch?v=JjejKunGmKM&pbjreload=10

et même la version française du film sur Dailymotion :http://www.dailymotion.com/video/xssabw

[1] Comme en écho à cela, on peut noter qu’Elisabeth Roudisnesco a choisi de placer une citation de Sartre en exergue de sa biographie de Freud de 2014 : « Le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Œdipe, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort »

[2] Cf Th de Rochegonde, « Jusqu’à la corde… » revue Che Vuoi ? n°40, janvier 2015, disponible sur le site du Cercle Freudien, www.cerclefreudien.org

[3] Par chance et hasard du calendrier, le film ressort en DVD ce mois de septembre 2017

Thierry de Rochegonde

Le DVD du film est disponible à la vente sur Amazon, la FNAC etc..et sans doute ailleurs. Il existe en version française sur Dailymotion.

Réalisateur(s):

Freud, passions secrètes

Freud, passions secrètes de John Huston