Parce qu’il nous parle de Robert Walser , cet écrivain que la critique française a négligé si longtemps, dont il met en lumière la personnalité très attachante et l’originalité de la langue, parce qu’il est une leçon d’écriture biographique, parce qu’il interroge la littérature, ce livre, « Le promeneur ironique » de Philippe Lacadée est au nombre de ceux qu’il est important de lire.

 

Il existe des biographies factuelles où sont présentés minutieusement les évènements d’une vie. Nécessairement, Philippe Lacadée relate les repères recensés de celle de l’écrivain : né en Suisse en 1878, Walser s’installe à Berlin où il publie ses deux premiers romans « Les enfants tanner » et « L’institut Benjamenta » à 26 et 29 ans. Musil, Kafka l’admirent. Mais le monde littéraire ne l’accepte guère ,ne lui convient guère. Il rentre en Suisse où il vit de petits métiers, secrétaire ( « 

commis aux écritures »), domestique tout en maintenant une activité créatrice intense ( la promenade », « La rose » « cendrillon », etc.). Il est interné en 1929 jusqu'à la fin de sa vie et continue son travail d'écrivain sous la forme des microgrammes. Philippe Lacadée présente tout cela rapidement puisque, pour lui, ce qui fera sens n'est pas là. « tu seras d’autant plus apte à te laisser raboter et lisser par cette vie qui a plaisir à raboter les hommes. » fait dire Walser à l'un de ces personnages. La vraie vie est donc ailleurs que dans les copeaux qu'on en pourrait ramasser dans la présentation successive des évènements d'une vie! 

  

Il existe des biographies fictionnelles où l’auteur brode, imagine, coud les pans qu’il suppose manquants à une vie. Philippe Lacadée ne travaille pas dans cette direction non plus : il n’imaginera rien, n’ajoutera rien des pensées supposées, des rêves, des désirs de l’écrivain. Et pourtant il nous mène dans une connaissance profonde, intime, de Robert Walser, et nous aide à entrer dans cette œuvre souvent déconcertante, où se montre tantôt un classicisme limpide, tantôt un goût pour le banal, l’insignifiant, tantôt des créations insolites et inattendues.

Ni faits bruts, ni fictions mais l’étude minutieuse des récits, des poèmes, des dramolets, mais des croisements tissés, des miroirs placés entre les textes de Walser et sa vie, afin de faire apparaître ce qui fait un homme et ici, un écrivain. On pourrait risquer l’application de la formule de Léonard de Vinci à ce livre, ; la biographie est « una cosa mentale », comme il le dit de la peinture, des choix perspectifs, des jeux d’ombre et de lumière, dont la richesse et les variations, donnent la présence. Ainsi, le rôle de l’écriture pour Walser est-il analysé, à un moment à partir de la fiction, « Lettre d’un père à son fils »

. « Ce formidable texte est aussi une façon de se servir de l’écriture pour se situer dans le discours, face à cette dégringolade de la fonction du père qui l’avait laissé là en plan, eu égard à la folie de la mère » ; puis ce sera en miroir de « L'étang » et ainsi des suite.

 

Philippe Lacadée, avec une souplesse remarquable, comme l'air de rien, déambule parmi les écrits de Walser, parmi ceux des grands contemporains, Kafka, Musil par exemple, ou encore parmi d'autres, ceux de Barthes ,de Freud et de Lacan. Il faut noter que ce livre nous offre, de surcroît, une lecture belle et limpide de certains textes fondamentaux de la psychanalyse tout en nous rappelant que pour Lacan « le poète précède le psychanalyste, et que le dramaturge réussit à exprimer par sa création ce qui ne peut-être dit autrement » . Ainsi peut-on lire tout une analyse du style sous ces éclairages : « Robert Walser nous enseigne ici ce que Lacan dira plus tard : le style de vie désigne des modes de jouissance organisés en collectivités sous un trait identificatoire (…)Quand Walser dit que le style est une attitude, il souligne ce nouage entre style et mode de jouissance, c’est-à-dire la façon dont ils se sont noués dans l’écriture, elle-même nouée à la marche, son corps vivant et la langue. En affirmant « le style est une attitude », Walser indique comment son style ironique, son rapport au langage, lui ont imposé de faire de la beauté du son, de l’esthétique verbale, une fonction. C’est par là que sa part de vivant, celle qui était nouée à l’objet voix, façonne son écriture

et lui permet de s’inscrire de façon extime dans l’Autre. »

 

 

« Le promeneur ironique » est une biographie textuelle parce qu'une vie se tisse de mots qui prennent l'écrivain, l'exigent, parce que sa vie se plie aux mots. Ainsi Walser mourra-t-il comme l'un des personnages d'un récit qu'il a écrit cinquante ans plus tôt, « Les enfants Tanner » au cours d'une promenade ; un poète meurt dans la neige : « Comme il a noblement choisi sa tombe. Là, sous ces magnifiques sapins verts et la neige qui les recouvre. »

De sa volonté d'être un « zéro tout rond », Walser a choisi de raboter sa vie, sa langue ses écrits, pour ne pas rencontrer les assignations de l'Autre. On comprend alors l'ironie qu'il utilise détournant ainsi l'image de l'écrivain et trouvant dans cet écart ,dans ces inversions ,la plus grande liberté, donnant au zéro, esthétique et éthique. « sa position ironique lui permet d’affirmer la suprématie de la jouissance positive du zéro sur l’acte d’être « Un quelqu’un ». ».  On comprend aussi, de cette analyse, la création de la langue de Walser , simple, sans effet mais trouée cependant de rencontres langagières inattendues, de mouvements syntaxiques insolites de la même manière que dans ses promenades il se livrait à des sensations et des sonorités inouïes qui lui donnaient plaisir. « Car Walser ne s’oriente pas vers la finalité d’un sens, mais plutôt de la « j’ouis-sens » de la sonorité du mot dans laquelle il est pris ,ce qui laisse son lecteur perdu ». On découvre aussi ce qui, après cette lecture, n'est plus une étrangeté et qui occupa Walser , avant un silence définitif, les écritures microgrammatiques, dernier lieu où disparaître tout en existant. « il s’agit d’une écriture dénouée de la voix et de la parole porteuse de sens (…)elle n’est plus de l’ordre de la précipitation du signifiant et s’autonomise du symbolique ». Et encore : « Walser n’écrit rien d’autre que sa puissance justement de ne pas écrire comme acte pur. Son écriture miniaturisée atteint une forme de non-écriture, qu’il semble ensuite incarner lui-même, avec ses promenades dans la neige qui forment une trace écrite jusqu’au jour où la chute de son corps dessine un point final. »

 

Mais il faut ajouter, et ce n'est pas la moindre qualité de ce livre, qu'il est une mise en légèreté comme invite à le penser la photo doucement joyeuse et émouvante placée en couverture ; mise en légèreté de Walser dont la médecine, ses classements des maladies mentales et la chape sociale du début du XXème siècle ont tellement alourdi la vie « je ris, cependant/dans le rire gît pour moi/menaçant, un sérieux qui à son tour/me donne finalement merveilleusement à rire » dit Cendrillon dans le dramolet du même nom. Mise en légèreté aussi du lecteur qui doit suivre l'allure vagabonde de son guide érudit. Chose rare, l'intelligence invite à batifoler et à gaminer. « La promenade occupe une place essentielle dans les romans et les textes brefs de Walser (…) Le texte à écrire a lui-même son parcours, son allure, ses haltes, ses détours, ses aléas ».

 

Comme les grands travaux de grands lecteurs que sont les vrais essayistes, je pense ici à ceux de Starobinski et à son étude des « Rêveries du promeneur solitaire » *, étude qui est un philtre magique pour entrer dans la lecture de Rousseau, de même, le travail de Philippe Lacadée , dans sa promenade, ouvre l'espace walsérien, montre un corps en allé dans une langue et rend insistant pour chacun, de la lecture et de l'écriture, le désir. « Walser cherche à cerner son corps parasité par le langage, son existence de vivant par l’écriture. Il se promène dans le labyrinthe de la vie, ce qui implique pour lui de marcher, s’arrêter, écouter pour mieux entendre, écrire le sens-jouis de ce que lui seul entend au cours de ses rencontres et le lire à voix haute. Tel est le sens de sa promenade. »

 

Patricia Cottron-Daubigné

*Rousseau, la transparence et l’obstacle

 

 

Philippe Lacadée, Robert Walser, le promeneur ironique. Enseignements psychanalytiques de l'écriture d'un roman du réel, éditions Cécile Defaut, Nantes, 2010.

L'ouvrage de Philippe Lacadée, Robert Walser,le promeneur ironique présente le double intérêt de nous donner envie de lire Robert Walser, et d'en faire valoir la chaîne et la trame psychanalytiques. Il relève dans l'oeuvre de Walser des expressions comme "personne n'a le droit de se comporter avec moi comme s'il me connaissait…", ou encore "être un ravissant zéro tout rond…", véritables bijoux littéraires et traits lumineux d'une personnalité ironiquement attachante. Le souci de Philippe Lacadée de se pencher sur la langue de Robert Walser est un guide précieux pour le lecteur sensibilisé à la psychanalyse — ou pas. L'étude minutieuse qu'il fait de l'ironie et de la promenade dans l'oeuvre de Walser ouvre des voies à une clinique originale de positions qui sont trop souvent pathologisées. Enfin, la question sexuelle y est abordée comme rapport entre la création poétique singulière de Robert Walser et l'impossibilité de rencontrer "l'Autre sexe". On peut dire de ce travail de Philippe Lacadée qu'il éclaire par sa lecture ce qui serait le défi de Walser : concevoir un Réel qui pourrait s'écrire.

L'intérêt de cet ouvrage est aussi de nous amener à nous poser la question "qu'est-ce qu'un écrit psychanalytique ?" En effet, s'il semble aisé de produire un écrit sur l'application de la théorie psychanalytique, ici celle de Jacques Lacan, à une oeuvre littéraire, ici celle de Robert Walser, cela nous assure t-il de la qualité psychanalytique d'un texte ? Comment écrire psychanalytiquement ? C'est le grand mérite de ce livre que d'obliger son lecteur à se poser la question et de découvrir si l'auteur, psychanalyste, y a mis du sien : s'est fait lui aussi créateur et poète.

Jean Rousseau, Nantes

On lira également avec intérêt l'article de Ioana Bota paru sur le site Acta Fabula, site consacré à la recherche en littérature et animé par des élèves de l'École Normale Supérieure

Soumis par Anonyme (non vérifié) le jeu 13/01/2011 - 00:00

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Par bon-heurt, la promenade dans la langue de Robert Walser, à laquelle nous invite Philippe Lacadée, s'est nouée à la promenade dans Lisbonne que j'avais programmée pour cette fin d'année espèrant y trouver un soulagement à l'insupportable qui ne me lâchait pas depuis ce matin d'automne où, ce que Philippe Forest appelle le mal absolu, s'est abattu sur le cercle familial, la mort brutale d'une enfant de cinq ans.
J'avais, en effet, emmené dans ma valise, parmi d'autres ouvrages, celui de Ph. Lacadée, pour une relecture.
La lecture tout à fait nouvelle de ce texte dans le nouage baroque de la sonorité de la langue de l'Alfama et celle de Walser, en appela à ma lalangue et fut une réelle consolation.

Soumis par catherine Laville (non vérifié) le lun 24/01/2011 - 00:00

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Robert Walser, le promeneur ironique
Philippe Lacadée
L’auteur commence et finit son livre par ce point dans la neige ,le corps de Walser retrouvé mort le soir de Noel 1956, point de départ d’un feu d’artifice dont les chapitres permettent de relier autant que d’approfondir au fil des pages, les éléments de son sujet : Les enseignements psychanalytiques d’un roman du réel. Si Walser désire être le seul à entendre ce qu’il dit, Ph.Lacadée semble vouloir faire apprécier d’un large public l’œuvre d’un écrivain de langue allemande de la première moitié du 20ème siècle.
Pour Freud et Lacan « les créations poétiques engendrent les créations psychologiques » du fait de la fonction évocatrice du langage. Walser, en écrivant son œuvre a pu soutenir son corps et se maintenir dans une certaine santé mentale. « Est-ce que gribouiller ‘au fond, ce ne serait pas avant tout cela : tournailler ou errer sans cesse autour de l’essentiel, comme s’il pouvait y avoir quelques gourmandises à tourner autour do pot. Le pot, ce qui fait trou est ce qui a manqué à Walser, ce que ses parents ne lui ont pas présenté dans son enfance, un hors sens qui le laisse démuni dans l’existence.
Lacan dit : « c’est dans la dialectique de la demande d’amour et de l’épreuve du désir que le développement s’ordonne »(p82).Dans son dramolet « l’Etang », le héros simule une tentative de suicide pour vérifier l’amour de sa mère. C’est autour de cet évènement qu’il se met à écrire et trouve une voie en nouant son être à la langue. Freud disait que le poète précède le psychanalyste. Tout au long de son livre Ph.Lacadee relie l’œuvre de Walser aux concepts et dits de Lacan qui s’éclairent l’un l’autre. Cette approche par la psychanalyse, explicitant les rouages du fonctionnement de l’humain, apporte un regard différent sur la maladie mentale. Les prises de positions subjectives de Walser renvoient aux questionnements de chacun plus ou moins nuancés .A savoir : comment utiliser le langage, quoi faire de son corps, comment accéder au savoir, quelle juste position adopter dans le rapport à l’autre.
Ph. Lacadée témoigne d’un respect tout particulier envers l’écrivain ; il écrira à son sujet : Il est dit fou, ou parle de la position du psychotique en rapport avec le choix de Walser de s’entendre lui-même, ou de sa schize (p 170) pour dire sa confrontation entre deux contraintes :le sens des mots ou leurs résonnances. Walser a fait le choix forcé de se laisser prendre par la jouissance de l’entendu d’avant le sens. Il décide de ce choix, en est responsable mais sans pouvoir faire autrement. Entendre les homonymies entre les mots, aller les rechercher à l’extérieur au cours de ses sorties dans la nature ou auprès de ses employeurs. Toutes ces sonorités, ces voix qu’il nomme « le lac acoustique » l’émerveillent. Il « j’ouis » des résonnances au point que les mots prennent les commandes de tout son être et le surgissement de choses incongrues dans l’entendu le persécute aussi .L’écrit fait valoir le sens des mots, aussi s’en sert-il pour composer avec son réel, le difficile, l’objet voix et tenter de se relier au sens commun pour faire lien social.
Pour parler de son écriture Walser emploie le mot parole comme si c’était la même chose. « L’ors qu’il m’arrive occasionnellement de scribouiller….j’expérimentais sur le terrain de la parole… » .Son écriture est telle un territoire sonore et comme le dit Ph.Lacadée, les précipitations des sons entendus, directement sur la feuille blanche évoquant le terme de Lacan : « lituraterre »car la lettre seule ne permet pas de communiquer. L’écriture au crayon était plus reposante. Plus tard, les microgrammes illisibles, purs traits sans signification pour l’autre, dénoué du sens susceptible de valoir pour le réel. Son écriture , le 4ème cercle qui relie les trois instances du nœud Borroméen de Lacan, constituant la réalité psychique : Le réel, le symbolique, l’imaginaire, est sa solution, son « synthome » pour soutenir son être et son corps. Tous les héros des romans de Walser représentent une part de lui-même. Le savoir sensibilise à l’approche de son style parfois très énigmatique, un style labyrinthique, le labyrinthe ayant pour fonction de se recentrer dans le monde.
Si Walser se dit dans ses livres (sa position ironique de commis aux mots, ses sourires et dénonciations, le refus de céder au désir de l’autre, le refus d’en passer par les conventions sociales et de ne pas recourir au discours établi) ne suffit-il pas à articuler son désir de vérité ?Lacan dit « Si l’homme veut se dire à l’Autre, s’il veut articuler son désir de vérité, il faut qu’il consente à sacrifier quelque chose »cité par Ph Lacadée p 161.
La langue a plusieurs fonctions et c’est selon la façon dont on s’en sert qu’elle permet cette articulation. Walser se sert du pouvoir de néantisation de la langue. Il se sert d’un conte connu de tous, Cendrillon, pour réécrire une histoire surprenante en retournant le sens originel pour le contrer.IL invente des personnages préoccupés, proches de la réalité, et qui ne peuvent se rencontrer. Ce réel des êtres offre aux lecteurs l’éveil de la conscience et la joie de lire une histoire fabuleuse plus proche de la vérité. Mais là les mots ne mentent pas en effet, ils produisent une vérité. Walser utilise la langue pour dénoncer le semblant, le mensonge. Il insiste à ne pas se faire dupe, attitude qui déconsidère la présence de l’autre. Ses héros ne s’articulent pas les uns aux autres, cependant que ce livre est très touchant.
C’est tout de même paradoxal cette cloison entre son monde intérieur riche, sa finesse d’esprit et la pauvreté de sa vie sociale, le fait d’être décalé et de se faire traiter d’idiot. Lacan dit « ..par quoi le langage, s’il ne remplit certes pas tout, structure tout de la relation interhumaine. »(P160).Walser se sert des mots pour se mettre lui-même en opposition, à l’écart des autres et des codes sociaux de son époque qui servent de liens entre les hommes.
Ph Lacadée dit : (P160) : « Pour Walser » , Le mot réalise la chose, il ne se réduit pas à être le reflet de l’être des choses. C’est ce qui se passe quand Walser dit « quand tout est si blanc on est bien meilleur à l’école « car le blanc (weib) évoque le savoir (ich weiss=je sais) par une sonorité similaire. De là, la blancheur de la neige est le lieu du savoir et de la connaissance, à partir de l’écoute de la résonnance de sa propre voix. Ce savoir nous dit Ph Lacadée vient à la place de ce qui ne s’est pas signifié, du désir de l’autre et qui l’a laissé en plan. Walser se fait l’écholié du langage.
Il n’a pu se détacher du poids des mots qui ont pris le pouvoir sur son existence. Il est devenu le corps des mots et en fut prisonnier. La construction de son roman du réel comme il le nomme lui-même visait aussi à faire taire ce surplus de sensations éprouvées en les symbolisant par ses créations romanesques afin de « se séparer de la vie comme d’une veste déchirée ». C’est ce que ph;Lacadée dit sous cette forme :le mot tue la chose. ²

Soumis par Hélène Maitre (non vérifié) le lun 11/04/2011 - 00:00

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ROBERT WALSER
LE PROMENEUR IRONIQUE de Philippe Lacadée

Ma première rencontre avec Robert Walser a été avec son livre « Le Brigand » qui me fut recommandé. Mais dès les premières lignes et puis les premières pages, je fus exclut du texte, jetée au dehors sans aucune possibilité d’accès. Déçue, j’ai donc posé le livre avec un certain sentiment d’hostilité envers ce Robert Walser dont les écrits, pourtant traduit en français, m’étaient inaccessibles. J’ai aussitôt pensé que je n’étais pas dotée de suffisamment de savoir ou d’intelligence peut-être, pour attraper ce qui était si formidable à lire dans ce livre comme on me l’avait dit. J’ai donc mis « Le Brigand » au placard dans ma bibliothèque, jusqu’au jour où un psychiatre et psychanalyste du nom de Philippe Lacadée sorti un livre qui s’intitulait : « Robert Walser Le Promeneur Ironique » (Enseignements psychanalytiques de l’écriture d’un roman du réel). Robert Walser réapparaissait dans ma mémoire ! Je me suis alors précipité sur l’achat de ce livre pensant y faire une autre rencontre avec cet auteur que j’avais trouvé si difficile. Le livre en main, j’ai commencé à lire avec précaution et quelques idées préconçues, je dois le reconnaître. Je m’attendais à quelque chose de compliqué mais dès l’introduction, je fus amadouée. En effet, elle débute comme un roman. Avec des mots simples, elle raconte l’histoire d’un homme retrouvé mort dans la neige, le jour de Noël. Séduite, j’ai eu envie de continuer la lecture, envie de connaître cet homme mort dans la neige, enfin, faire la connaissance de Robert Walser grâce à Philippe Lacadée. Plus le livre avançait, et plus ce Promeneur Ironique devenait attachant. Je compris alors que Robert Walser était un être singulier qui voyait sûrement le monde par une autre lucarne que la mienne. Je voulais comprendre et choisis, sans a priori, d’apercevoir le monde de R.Walser. Le titre du livre nous indique que ce roman du « Brigand » est « l’écriture d’un roman du réel » Je n’avais pas l’habitude de lire de telles choses. Ph.Lacadée explique très bien que R.Walser s’incarne dans chacun de ses personnages, qu’il soit homme ou femme, ce qui est pour lui « un abri et une liberté » Dès que j’ai eu cette clé en main, l’écriture de Walser s’est ouverte à ma compréhension, jusqu’au plaisir souvent. Tous les personnages sont comme l’auteur assez seuls, insignifiants, presque invisibles et soudain, certains deviennent philosophes, poètes, et pourquoi pas, parfois psychanalystes notamment quand il fait dire au brigand, page 97 : « … il savait ce qu’on ressent quand on pleure, la douleur de l’âme lui était apparue comme un paradis. » ou encore, page 116 : « que ce sont justement nos privations, nos renoncements volontaires, nos combats avec nous-même qui font grandir nos satisfactions » cela ne relève-t-il pas d’une analyse ? Plus j’avançais dans la lecture du livre de Ph.Lacadée, plus je trouvais que la sensibilité de R.Walser ressemblait à la mienne. Il n’y a aucune prétention dans ce que j’écris, bien au contraire, je veux dire par là, que si R.Walser, cet auteur singulier est fou comme certains ont pu le croire, alors nous sommes tous fous, et lui peut-être moins que les autres. Je dis cela parce que je trouve qu’il est doté d’une sensibilité acérée qui lui permet d’entendre ce que d’autres, nombreux, n’entendent pas, en particulier la sonorité des mots, de la langue qui pour lui, nous dit Ph.Lacadée est « porteuse de poésie et d’évocation plutôt que de communication ». Cet homme, assez seul, vivant dans une mansarde passait son temps à écrire et aussi à marcher, jusqu’à 80 kilomètres par jour. Il savait regarder, écouter la nature, le bruissement des feuilles dans les arbres, le chant d’un ruisseau, le silence de la neige. Il savait percevoir bien des choses qui l’enchantaient, et en particulier la sonorité des mots. Il disait : « Les mots ont leur propre volonté » et encore : « Je me prête l’oreille pour m’entendre parler » Je trouve ce Walser étonnant, intelligent, sachant faire avec la vie qui lui a été donné, il a trouvé des solutions, des inventions.
Ce livre, « Le Promeneur Ironique» m’a donné les clés pour saisir cette œuvre difficile de R.Walser. Son auteur explique de façon claire et explicite que l’écriture servait à R.Walser « à nouer ce qui en lui fuit, se dissocie, s’éparpille en pièces détachées » car il n’avait pas reçu de l’Autre, de sa mère notamment, une femme « saisie de violents accès de colère ou de peur, aux gestes incohérents et parfois dangereux… », l’image qui « aurait habillé son être d’objet », et donc, « sa vie était trop directement en prise avec le réel ». Il trouve alors la solution de l’écriture où, comme lors de ses promenades, il va errer dans les mots, trouver la sonorité, revêtir le costume de chacun de ses personnages et surtout devenir « un ravissant zéro tout rond », un homme à tout faire, le commis, la servante pour éviter tout rapport à l’Autre. Philippe Lacadée nous dit page 84 que R.Walser « consent à sa transformation ironique en servante de l’Autre, ce qui lui permet de « gaminer » c'est-à-dire de servie l’Autre tout en y jouissant de sa vie de gamine » C’est ainsi « le secret du bonheur » de R.Walser. Il invente sa liberté du lien social en devenant « un ravissant zéro tout rond »
De plus, sans le livre de P.Lacadée, comment comprendre que R.Walser arrête l’écriture à la plume pour la miniaturiser au crayon. Jamais je n’aurais pu m’imaginer, faute d’un certain savoir, qu’un être puisse souffrir au point de se créer un autre territoire sonore qu’il appelait « le territoire du crayon » où là, « il pouvait jouer de la langue, batifoler sans que la langue du sens commun puisse venir le parasiter ». Ce livre me permettra, à l’avenir, d’apporter un regard plus précis sur certains êtres différents, souffrant comme Walser de choses qui nous paraissent à nous insignifiantes, inimaginables, incompréhensibles. Page 125, P.Lacadée nous parle de « l’importance du rire » pour Walser. Il dit : « qu’elle est une arme pour se défendre du réel » et Peter Utz précise que « le rire protège R.Walser de sa tension relationnelle à l’Autre »
Que de découvertes, de plaisir et de satisfactions j’ai pu rencontrer dans ce livre, « Le Promeneur Ironique ». Grâce à lui j’ai réussi à rentrer dans ce monde de l’écriture de R.Walser, où j’y ai rencontré un homme singulier, autre mais attachant tant par la justesse de ses mots que sa poésie, la drôlerie et l’ironie de ses personnages qui tous le représentaient parfois dans ce qu’il était ou parfois aussi dans ce qu’il n’était pas, mais qu’il aurait pu être.
Je tiens à remercier Philippe Lacadée pour ses enseignements psychanalytiques des plus précieux, aussi bien pour « Le Malentendu de l’Enfant », que « L’Eveil et L’Exil » et enfin « Robert Walser Le Promeneur Ironique ». Ce dernier nous permet de pénétrer dans un monde hors du commun qui n’en ai pas moins intéressant. Ces enseignements nous rendent humbles face au monde et à la complexité de l’être humain.

Hélène Maitre