Frédéric de Rivoyre est psychanalyste, psychologue clinicien, membre d’Espace analytique .Auteur entre autres de « Wilhelm Reich et la révolution sexuelle » ( Punctum éditions en 2006) et « Souffrance psychique, souffrance ordinaire? » (l'Harmattan en 1999), « Pychanalyse et malaise social » (Eres en 2001), il nous livre ici un beau texte dans un style concis, élégant et agréable à lire. Il y restitue avec bonheur et talent des moments clefs de l'histoire de la psychanalyse où se sont nouées les élaborations sur le narcissisme, celles sur la spécularité pour aboutir à la notion d'imaginaire chez Lacan.

Il s'autorisae visiblement de ce dernier et de son talent pour la formule puisqu'il n'hésita pas à attribuer à Freud, en prétendant le tenir de Jung lui même, la célébrissime mot « ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ». Rien, ni documents, ni traces, ne permettent d'en affirmer l'authenticité , mais sa vraisemblance en a assuré la fortune !

Au carrefour d'un véritable goût pour l'art et la littérature ainsiq que d'une passion pour le regard, Frédéric de Rivoyre convoque une série d'interlocuteurs qu'il traite entre l'imaginaire (sa part de reconstruction) et la réalité bien documentée . Il procède donc par une description très visuelle d'un certain nombre de rencontres imaginaires ou reconstituées où se mêlent le monde des arts ( Breton , Dali, Picasso, Dora Maar ) et celui de la psychanalyse d'avant guerre. Il fait habilement se croiser, dans ces décors, la genération des fondateurs Freud, Jung, Ferenczi et des personnages comme la Princesse Bonaparte en son hôtel particulier ou Jacques Lacan et sa passion pour son Alpha Roméo décapotable bleue ; avec en contraste Henri Wallon, au tutoiement marxiste, dans « les longs couloirs sombres du Collège de France aux boiseries fatiguées et aux escaliers usées ». L'auteur invente, au passage, en ces lieux une conférence inédite de Jacques Lacan fort plausible, à laquelle il fait succéder une séance de psychanalyse de Dora Maar qui était à cette époque la compagne de Picasso, avec Lacan arrivé très en retard et plutôt distrait. Cela permet à Frédéric de Rivoyre d'aborder finement la problématique du deuil dans le narcissisme pour continuer sur la place de l'image spéculaire dans la constitution de l'identification corporelle.

 Mais le ton reste léger : « Freud se rappela l'immense difficulté avec laquelle il s'était progressivement libéré dans la croyance dans le génie de son seul ami: Wilhelm Fliess. Il songea alors, effrayé, que son admiration pour Jung risquait de l'emporter à nouveau sur des chemins semblables. Il s'étonna encore une fois, de la force du transfert qu'il pouvait ressentir pour certaines personnes, lui d'habitude pondéré, méfiant devant ses engouements, ses passions, bref tout ce qui venait déranger son esprit méthodique, sa rationalité ». Quelques chapitres plus loin :« Dora Maar se lève lentement entre dans la pièce sans regarder Lacan . Elle est vêtue d'une tunique de soie pale et d'un pantalon noir, elle porte autour du cou un foulard noir à poids blancs . Lacan la suit du regard , il est sous le charme. » J' ai aussi beaucoup aimé cette esquisse sur les derniers instants de Freud «  Schur alla vers la porte pour retrouver Martha et Anna qui l'attendaient. Elles entrèrent immédiatement. Anna se précipita dans les bras de son père qui s'endormait pour la dernière fois . Jofi gémissait doucement au pied du lit de son maître . Martha entreprit de recouvrir de tulle noire tous les miroirs de la maison Freud .

L'action , car il s’agit au moins autant d'un roman que d'un essai, se situe tantôt lors du fameux voyage aux Amériques qui réunit de Brême à New York , Freud, Jung et Ferenczi, tantôt lors du passage en 1939 de Freud par Paris avec un André Breton tentant de forcer le barrage féroce que , dans l’atelier de Picasso quai des Grands Augustins, au Lutétia, chez Dali à Cadaquès .

Le texte nous entraîne : comme nous l'avons déjà souligné la question du regard traverse celui ci : le narcissisme est constamment évoqué, analysé, disséqué, à travers les conversations ou les pensées que l'auteur prête aux protagonistes (l'inquiétude de Freud devant ses propres pensées, ou les remarques « in petto » de Lacan sur ses interlocuteurs nous font facilement sourire )  : cela introduit beaucoup de légèreté et fait le charme de l'exercice comme le plaisir de notre lecture . Les portraits ne sont pas toujours flatteurs, mais le trait n'est jamais agressif ni même ironique : les personnages sont saisis dans leur humanité avec une insistance certaine sur la dimension du corps qui est présente tout au long de ce livre.

Un travail de reconstruction qui corrige et restaure l'histoire des vies de ces auteurs et artistes qui ont contribué à façonner notre regard. Ce livre se dévore à cause de son ton et de son style . Cela donne surtout envie de rencontrer dans notre champ plus d'écrits aussi talentueux .

Comments (2)

Bonjour, j'ai également beaucoup apprécié ce livre, notamment sa fine articulation, à la fois temporelle et structurelle :
Je trouve tout à fait réussi ce tissage entre réalité et fiction,
art et psychanalyse, scènes très vivantes et solide théorie,
le tout déployé tour à tour dans la chronologie de l'histoire, ou dans des come-back.
L'auteur restitue bien ce qu'on peut imaginer de l'atmosphère des époques et des échanges entre ces grands personnages.
Plaisir de retrouver au fil du récit la trace des grands textes et thèmes essentiels qui jalonnent l'épistémologie analytique.
Tout cela donne à cet écrit une facture très originale, littéraire et prenante, souvent drôle, avec un léger suspens tout
à fait efficace : j'avançais en effet dans le texte avec la hâte d'en savoir toujours plus sur la suite, etc. Bravo ! :-)
Nathalie Cappe.

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