Terroristes.Les raisons intimes d'un fléau global
Les raisons intimes d'un fléau global

Terroristes . Les raisons intimes d’un fléau global

Geneviève MOREL

Ed Fayard Coll. Ouverture . Paris 2018

 

 

Geneviève Morel est psychanalyste à Paris et à Lille Elle est rédactrice en chef de la revue « Savoirs et clinique », et a publié entre autres : « La loi de la mère, essai sur le sinthome sexuel » Ed Economic-Anthropos en 2008, « Clinique du suicide » Ed Eres en 2010.

L’ouvrage articule une réflexion autour de l’inquiétude que suscite ce qui paraît être un phénomène nouveau : la montée du terrorisme d’inspiration religieuse et la cacophonie des interprétations à qui tente d’en rendre compte.

 

Même si certains politologues arguent qu’il n’y a pas de profil type du terroriste « il nous manque cependant une clinique du terrorisme », écrit l’auteure, déplorant qu’il n’y ait pas de véritables études de cas publiées.

C’est bien l’intérêt de son livre de remettre les choses en perspective et d’interroger toute une série d’itinéraires individuels de terroristes. Depuis le premier attentat terroriste de masse, celui d’Emile Henri (1872-1894), l’assassinat de l’impératrice Sissi, les weathermen (1969-1976) américains et les brigades rouges italiennes, l’itinéraire individuel des acteurs est décortiqué à partir de témoignages ou de leur autobiographie révélant des ruptures du cours ordinaire de la vie qui n’ont rien à voir avec l’adhésion réfléchie à une doctrine ou une religion : « La vengeance qu’elle soit personnelle, familiale ou sociale y joue souvent un rôle éminent avec son cortège de haine et d’envie ».

Geneviève Morel récuse finement l’argumentaire classique qui explique le terrorisme : « par un préjudice personnel, familial social ou historique (l’humiliation de tout un peuple) préparant le terrain pour que l’individu prenne sa revanche et passe au terrorisme dans un contexte géopolitique favorable avec l’appui d’une idéologie et d’un endoctrinement ad hoc ».

En fait ces arguments simplistes n’expliquent pas pourquoi toutes les personnes prises dans le même contexte ne passent pas à l’acte « et tiennent trop peu compte de la surdétermination inhérente à toutes les formations de l’inconscient ».

Geneviève Morel préconise une approche individuelle des sujets radicalisés car, écrit-elle, « Les traitements de groupe s’ils sont peut-être un outil de socialisation n'ont en revanche aucune chance de toucher le point où l’idéologie islamiste a « mordu » sur eux. »

Elle souligne, par exemple, que dans un certain nombre de cas l'injonction divine n'est autre que le retour hallucinatoire de la loi du père projetée symboliquement. Par contre dans d'autres cas on retrouve la séquence « déracinement –vide –appel » : « ce vide n’étant d’ailleurs pas forcément du ressort de la psychose . Il résulte de déracinements, délitements et autres décrochements liés à des accidents biographiques divers. »

Geneviève Morel souligne le fossé qui existe entre une foi transmise dans l'enfance, élaborée intimement et insérée dans un faisceau de pratiques familiales et de reconnaissances sociales, et l'adhérence aveugle à une structure totalitaire, induite par une conversion sommaire et souvent dissimulée, qui rompt brutalement avec le contexte familial.

Pour elle , si, comme d'autres terrorismes, le terrorisme islamiste profite de failles personnelles, prospère sur les injustices subies et se nourrit de désir de vengeance, social et politique, il y ajoute un surplus de transcendance : « la peur de la mort imminente est en effet radicalement vaincue par la doctrine islamiste du martyre dont l'efficacité permet de promouvoir un terrorisme de masse. » « Il est indicatif que la promesse islamiste du paradis s'accompagne d’une promesse de jouissance sexuelle illimitée. La décision du martyre exonère donc de la terreur de la castration qui est le support d'effroi devant la mort imminente »

L'auteure montre que les terroristes sont engagés dans l'extrémisme, non pas insensiblement à partir d’événements qui ont fait coupure dans leur vie mais aussi à travers l'idéologie qu'ils ont fini par épouser. Pour les anarchistes, l’extrême-gauche des années 70 ou 80 en Europe et aux États-Unis, le djihad des années 90 et suivantes … L’idéologie qui les agit n'est pas un plaquage sur des individus passifs, « elle fonctionne comme interpellation : l'individu se sent interpellé donc désigné ou choisi. » On le retrouve d’ailleurs dans les rêves d'élections ou les visions qu’ils rapportent.

« Il ne suffit pas que l'idéologie attrape, à un moment de vide ou d’anomie des individus fragiles, parfois psychotiques, qui ont subi une perte, une injustice ou quelque autre préjudice personnel, social, religieux ou politique comme c'est en effet toujours le cas. » Car nombre d'individus subissent la même chose tout en restant insensible aux sirènes idéologiques.

L'interpellation idéologique ne fonctionnera que si l'individu est interpellé dans un point qui lui est familier.

Pour ce faire l’idéologie extrémiste n'utilise pas seulement des mots mais aussi, et je dirai même surtout, des images qui exercent un véritable pouvoir d’hypnose : « ce que l'idéologie interpelle dans l’individu grâce à ces productions violentes est souvent une image précocement gravée en lui ou un souvenir qui entre en résonance avec elles » « Comme pour la formation du rêve, les images de propagande viennent à la rencontre de ces « tableaux inconscients » auxquels elles font écho. Or ces « tableaux inconscients », souvenirs ou fantasmes, nous y croyons dur comme fer. Ils cadrent notre réalité à notre insu et sont le support de nos symptômes. La force de cette croyance intime est sans commune mesure avec la persuasion engendrée les discours extérieurs.

« Geneviève Morel termine son ouvrage sur le constat suivant : « on rate les difficultés subjectives réelles avec les mauvais concepts de « radicalisation » et de « déradicalisations » qui se renvoient l’un à l'autre en miroir. Le terme de « déradicalisation suggère un processus de lavage de cerveau, de conversion à l'envers. On part sur l'hypothèse fausse « que l'individu a été passivement endoctriné et qu'on va arriver à effacer le mal qui a été inscrit par-dessus sa vraie nature d'avant et qu’il ne restera aucune trace ». Or dit l’auteure « la prémisse est fausse car l'endoctrinement n'agit que si quelque chose de subjectif et même d'inconscient vient à sa rencontre et l'accepte. »

C'est pourquoi l'objectif de son livre consiste à montrer « qu'il existe un choix subjectif de s'engager dans l'extrémisme, parfois furtif ou inconscient, mais réel et repérable. D'où la conséquence essentielle pour que l'individu renonce à cet endoctrinement : faire en sorte qu'il trouve en lui-même ses points intimes d’enracinement dans le djihadisme ou le terrorisme ».

En tant que psychanalyste nous savons que le sujet ne peut faire cette opération que par la parole, en repassant par le détail tout ce qu’il a accroché d’intime dans ses actes. Et en interrogeant son obéissance aux formations de l’inconscient ou aux délires. Cela nécessite, bien sûr, des entretiens individuels avec des personnes formées à l’écoute du transfert.

C'est un ouvrage qui peut surprendre, par le long détour, très documenté sur d’autres formes de radicalisation que l’actuel djihadisme. Mais ceci éclaire cela et permet de comprendre la thèse de l’auteur. Enfin je soulignerai surtout, ce qui est rare, que cet ouvrage est écrit dans une langue claire et agréable raison supplémentaire pour le lire.