Myriam REVAULT D’ALLONNES : « Le miroir et la scène . Ce que peut la représentation politique ». Ed du Seuil Paris 2016

livre de Myriam REVAULT D’ALLONNES  : « Le miroir et la scène . Ce que peut la représentation politique ». Ed du Seuil  Paris 2016

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Compte rendu du livre de Myriam REVAULT D’ALLONNES  : « Le miroir et la scène . Ce que peut la représentation politique ». Ed du Seuil  Paris 2016

 

 

Myriam Revault d’Allonnes est professeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes ; elle a déjà, entre autres, publié en 2006 aux éditions du Seuil  Le pouvoir des commencements. Essai sur l’autorité puis  L’homme compassionnel (2008), Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie ?  (2010), La crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps  (2012).

Dans ce nouvel ouvrage, au titre qui peut sembler énigmatique, « Le miroir et la scène », mais qui s’éclaircit avec le sous-titre : « ce que peut la représentation politique », elle nous confie une réflexion très intéressante sur les significations de ce mot représentation. Elle part du constat que notre époque « est au déficit sinon à l’impuissance du système représentatif » ; ceci se traduit dans des comportements de méfiance face aux  institutions, de désintérêt pour les processus électoraux.

Pour travailler cette question  l’auteure va s’intéresser  à « la généalogie intellectuelle et conceptuelle de la représentation ». Elle  part de la mimesis grecque  puis revisite successivement  Platon, Aristote, Hobbes, Rousseau, Hannah Arendt et Paul Ricoeur ce qui permet de mieux comprendre les malentendus qui sont nés à ce sujet et éclaire d’un jour nouveau nos débats politiques actuels.

Elle nous montre en effet comment « représenter » est une notion  polysémique puisque cela signifie à la fois  rendre présente une chose absente : « transformer l’absence en présence : faire comme si » à l’aide d’une image ou d’une figure. Mais « c’est aussi intensifier la présence », « on se montre et on se fait voir » - cela va caractériser le pouvoir- nous avertit M. Revault d'Allonnes dès son introduction. Dans le premier cas de figure on trouve la représentation théâtrale dont on connaît l’importance dans la Grèce antique, mais aussi le fait d’être en représentation de se montrer ou de se faire valoir ; dans le deuxième cas  on est dans le tenir : ce qui est en jeu « c’est la logique de la substitution ou de la délégation ». Représenter quelqu’un va consister à agir à sa place, en son nom. C’est le cas « de la représentation politique liée notamment au processus électoral ».

L’ouvrage montre  comment « là où prime la logique de délégation….l’élément de la figuration de l’incarnation qui traverse toute les significations du premier versant s’efface  et avec lui tout ce qui tient aux signes du pouvoir ».

Cela se complique avec la démocratie moderne : celle-ci nous confronte au « processus de désincorporation ou de désubstantialisation du pouvoir ». Cela implique une refonte radicale du lien social ou du « commun ». On passe alors d’une permanence substantielle à une continuité fonctionnelle  puisque  « l’ordre politique n’est plus étayé sur aucune « nature  préalable».

Finalement, comme l’avait déjà vu Pascal, «  la représentation du pouvoir n’est autre que le pouvoir lui même en représentation » ( Cf Pensée 369).  Comme le souligne  M. Revault d’Allonnes l’activité représentative est créatrice dans la mesure où elle n’est pas l’imitation d’un modèle donné au préalable. C’est ce qu’avait souligné Hobbes : « aucune unité, aucune identité du peuple, de la nation, de la communauté politique  ne précède le pacte fondateur ». Le discours politique visera à un nouvelle refiguration du réel permettant, comme le souligne Paul Ricoeur, de libérer «  le pouvoir que certaines fictions comportent de redécrire la réalité ».

Le peuple n’est donc pas  une réalité naturelle précédant la représentation. Le pouvoir heuristique des métaphores mobilisées comme celui des récits sera un pouvoir révélant  et « c’est en instituant le représentant souverain que la multitude acquiert le statut de peuple » : la communauté ne fonctionne que sur le consentement de ses membres.

Cela ne suffit pourtant pas pour comprendre en quoi concerne la représentation politique. On butte sur la question de J.J. Rousseau : « si le souverain est collectif comment peut-il être représenté par des particuliers ? »  Il y perd  sa généralité. Mais surtout, deuxième argument : « la volonté ne se représente pas », personne ne peut vouloir à notre place ou alors on est dans une situation de soumission. Remarquons cependant que Rousseau vise la représentation de la puissance législative du peuple et non son effectuation par le gouvernement.

 S’inspirant du travail de Bernard Manon, l'auteure souligne que les démocraties contemporaines dites « représentatives » « sont en réalité issues d’une forme de gouvernement - le gouvernement représentatif- que ses fondateurs opposaient à la démocratie ». La démocratie étant cette forme politique où, comme dans la cité grecque, le peuple exerce directement le pouvoir. Mais c’est une forme trop parfaite pour convenir aux hommes soulignait déjà J. J. Rousseau. Ceci permet de comprendre la professionnalisation de la politique. La liberté ne se définira plus, comme chez les anciens,  par une participation active au pouvoir politique, « mais, elle réside dans la « jouissance paisible » d’une indépendance privée soustraite à l’emprise du politique ». Faut-il voir là une de sources du développement massif de l’abstention dans nos sociétés ?

La démocratie contemporaine ne s’incarne plus ni dans un corps ni dans un lieu : cela entraîne, comme l’avait souligné Claude Lefort, une  « désincorporation du social ». Elle est, dit-il, « irreprésentable dans la figure d’une communauté ». Cette mutation d’ordre symbolique fait que la démocratie, faute de garanties ultimes, est confrontée à l’épreuve d’une indétermination radicale : « la société démocratique inaugure une histoire marquée par la dés-intrication du pouvoir, du savoir et de la loi », écrit M. Revault d’Allonnes. Elle ajoute : « le pouvoir ne « dit »  ni le droit ni le savoir. D’où l’interminable questionnement qui habite la société démocratique. »
 L’élection est coextensive du système représentatif : elle amène les élus à rendre des comptes au terme de leur mandat. Ce qui conditionnera leur éventuel réélection. La qualification recherchée à travers ce processus s’oppose radicalement à la pratique du tirage au sort de la démocratie directe. « La démocratisation de la représentation constitue une généralisation du droit à participer à la sélection des représentants et non un droit à participer à la prise de décision. » . Le mécanisme de la démocratie représentative se régule non seulement à travers les ré-élections, mais à travers la liberté de l’opinion publique telle qu’elle se manifeste dans la presse, la rue : c’est à dire à travers la discussion dans l’espace publique.  Cette liberté est essentielle : elle constitue un moyen d’action et de pression sur les gouvernants.

« La discussion est un droit interminable et ce n’est pas elle qui emporte la décision ». Dans ces conditions le consensus est impossible ou du moins très provisoire ; il faut donc des règles d’arbitrage (majorité par exemple)  et un retour au débat.

Le livre se conclue sur deux chapitres dont l’un traite de « la mal-représentation » : il montre comment chaque système représentatif ( formel, descriptif, symbolique, substantiel….) est traversé par des éléments démocratiques et des éléments anti-démocratiques. Le pouvoir de consentir l’emporte de loin sur la puissance de décider. Ainsi les votes se font de plus en plus souvent par défaut,  c’est à dire contre et non pas pour. On cherche la ressemblance : « le fait de voter pour des candidats dont on se sent proche et auxquels on peut s’identifier par ce qu’ils nous ressemblent  et qu’ils sont par là même  susceptibles de nous comprendre est indissociable d’un imaginaire social propre à la modernité ». Il suffit de songer à la montée récurrente des populismes.

Mais il convient de prendre en compte un autre facteur : l’existence de cet électorat flottant « qui ne vote pas en fonction d’identifications ou de fidélités partisanes inscrites dans la durée, mais qui modifie ses choix en fonctions des situations  de la contingence, des enjeux du moment.  Et cela prend de l’ampleur avec les modifications du lien représentatif que génère l’usage des nouvelles technologies. »

Tous ces phénomènes affectent dorénavant profondément le lien représentatif et entretiennent une défiance, voire un rejet à l’égard des élus et des gouvernements ; pour Myriam Revault d’Allonnes la question est celle de savoir si ces changements « mettent en péril le cadre représentatif lui-même… et appauvrissent la capacité politique des citoyens ».

A cela elle répond d’une manière qui nous semble assez optimiste. Elle voit dans le cadre de nos institutions « se développer de nouvelles formes d’interventions, d’actions susceptibles de les renouveler  et d’élargir la notion de représentation elle-même ». Les luttes nouvelles, certes décentrées par rapport aux enjeux traditionnels, portent, entre autre,  sur le refus « de soumission de la subjectivité », « le droit à la différence », mais aussi contre l'isolement de l’individu.
L’auteure en arrive aux constats suivants : « Présentée couramment comme un remède à la « crise », la demande de représentativité ravive sans aucun doute la problématique de la transparence, de l’adéquation totale entre le représentant et le représenté et par ce biais, le fantasme d’une unité qui voudrait abolir la présence et le rôle du tiers ».

Mais elle ajoute que,  derrière la question de la représentativité, ce qui est en cause de nos jours, est celle de la reconnaissance. Cette demande de reconnaissance  porte d’ailleurs sur « les nouveaux imaginaires de l’identité ». C’est ainsi que les groupes demandent, de plus en plus,  aux institutions de confirmer leur identité.  « Ils attendent d’être reconnus pour ce qu’ils sont, approuvés d’exister tels qu’ils sont » ! 
Cette recherche de la reconnaissance voue cependant  « les individus à adopter et à intérioriser le point de vue des autres », c’est-à-dire de nouvelles exigences sous couvert d’autonomie ! Or cette « poursuite fascinante de l’approbation d’autrui », que soulignait déjà Pierre Bourdieu, est-elle vraiment « le signe d’un accomplissement ou celui d’une aliénation ? »

Pour sortir de ces dilemmes Myriam Revault d’Allonnes nous invite à penser la représentation des capacités plutôt que celle des identités. Elle entend par là l’actualisation des devenirs et celle des capacités agissantes contre les crispations et les replis identitaires. On retrouve une idée semblable dans le dernier ouvrage de François Julien Il n’y a pas d’identité culturelle. Il y défend l’importance d’entretenir et de développer (« activer » dit-il) les ressources culturelles pour sortir le sujet de ses adhérences d’appartenance et pour promouvoir ses capacités existentielles.

L’ouvrage de Myriam Revault d’Allonnes pose donc la question : qu’attendons nous du lien représentatif ? Mais surtout celle-ci « que peut la représentation ?»  Pour tenter de répondre à ces questions, elle revient de manière très intéressante à la réflexion de Paul Ricoeur sur l’articulation de « l’ipséité » et de « l’idem » dans la construction de l’identité. Elle introduit en conclusion une ouverture sur « la narrativité » : un pouvoir raconter qui, selon elle, « demande un pouvoir entendre et un pouvoir-voir », soit « une attestation par l'autre qui confirme la désignation par le sujet de sa propre capacité, de sa puissance d’agir ».
Ce livre partant de la représentation politique, après s’être longuement interrogé sur son fonctionnement, nous invite à repenser la signification du «  vivre ensemble ».

Une fois de plus Myriam Revault d'Allonnes nous montre avec beaucoup de brio le plaisir qu'il peut y avoir à interroger et penser le monde.

Donc un ouvrage à lire et à faire lire en ces temps pré-électoraux où formules à l’emporte pièce et petit mots viennent remplacer le débat.


Frédéric Rousseau