Un beau soleil intérieur, Claire Denis par Dominique Chancé

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Un beau soleil intérieur, Claire Denis

« — et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie »

 

Si je cite Nerval, El Desdichado, en épigraphe, ce n’est pas tant pour placer sous le signe de la « mélancolie », le film de Claire Denis, que pour signaler qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil… de la névrose.

Si l’on s’identifie au personnage d’Isabelle, — et comment ne le ferais-je pas ? —  que le film est agaçant ! Documentaire sur la névrose ordinaire d’une femme d’aujourd’hui, ses errances sentimentales, sa quête amoureuse aussi persistante que désolante, c’est à la fois très réussi, très juste, et rebattu. Depuis le spleen, le romantisme du XIXème siècle, que dire de plus sur la névrose et l’amour malheureux, c’est-à-dire, non pas tant fatal que toujours adressé aux objets aptes à faire souffrir le plus sûrement (d’autres névrosés qui vous attendent pour faire un bel agencement de failles et de manques) ? Le propre de la névrose étant de répéter et de se répéter, l’impression de tourner en rond ou de piétiner autour des mêmes sentiers en impasse et des mêmes lisières affectives use un peu la patience des lecteurs/spectateurs qui en savent quelque chose. Peut-on faire mieux que les Misfits ? Juliette Binoche en Marylin brune irradie tout autant, pulpeuse, belle, enfantine et fragile, toujours croyant à la dernière chance, cette fois-ci, c’est le bon, et s’interrogeant cependant : est-ce lui, quel est ce sentiment, est-ce l’amour enfin ? Ce personnage est exactement ce que les jeunes désignent par le terme « pathétique » : un être à la fois désolant et lamentable, triste et ridicule.

Ce qui m’agace c’est ce caractère obsédant, obsessionnel, piégé, de la disposition d’Isabelle. Certes, c’est parfaitement réaliste, jusqu’aux improbables rencontres d’un dragueur de poissonnerie qui pourrait, un jour, comme dans tout délire névrotique, devenir — pourquoi pas ? — une carte à jouer, un amant possible, à force de tourner en rond dans la même nasse sentimentale, le même milieu, le même quartier. On a envie, j’ai envie qu’on me montre autre chose : une femme qui pense à autre chose, qui s’intéresse à ce qui se passe autour d’elle, à des paysages (mais le jour où elle va à la campagne, elle s’emporte de façon hystérique contre ceux qui, autour d’elle, gâchent son plaisir par leur seule présence et leurs propos stupides), à des gens, à ses amies, à sa fille, à son travail (elle est peintre, tout de même et artiste !), à rien, au silence, une femme qui cesserait de chercher l’homme de sa vie comme si cela seul donnait sens et valeur. Est-ce que ce n’est pas l’adolescence prolongée, interminable ? Peut-on, jusqu’à la fin, errer en quête de l’amour véritable, ignorant de ses véritables sentiments, incapable de savoir et dire ce qu’on veut, d’entendre ce que l’autre dit, de tourner et retourner dans le monologue intérieur et la routine des frustrations et nouvelles illusions, son dépit, sa souffrance ? C’est très étrange, d’ailleurs, pour une artiste qui pourrait trouver dans sa création du grain à moudre (c’est ce que voit, du reste, immédiatement, le « voyant » qu’elle consulte). Mais tout est paradoxal dans la névrose, l’absence de plaisir là où on l’attendrait (dans une œuvre, par exemple), tandis que la jouissance peut surgir d’une mauvaise rencontre : le salaud qui s’avère un bon choix érotique (pervers, masochiste), dans un premier temps, du moins. Avant de s’épuiser, la jouissance a des éclats qui ne sont pas toujours du plaisir (on n’en voit que les retombées tristes et obscènes). On entend le silence gêné ou patient, le soupir d’ennui, le halètement de l’autre, insupportable, juste avant qu’une gifle ne vienne clore la séquence et fasse retomber la tension. Ces mélancoliques étreintes engendrent des scènes de cinéma assez inédites, entre le  malaise et le comique.

Les dialogues … amoureux de même si l’on peut dire, sont toujours savoureux, depuis les phrases inachevées, les bribes arrachées au malaise, à la peur, à des timidités de jeune fille, ou d’hommes abrupts, jusqu’aux discours aussi copieux qu’ineptes qu’on débite au restaurant ou ailleurs, sans jamais parler pour de vrai. Chacun continue son monologue sans écouter ni dire vraiment quelque chose. Les surprises et l’humour de Christine Angot, sa langue acérée, précise, y compris dans le hachoir à discours, font de ces dialogues un exercice tonique et original qui renouvelle tout à fait le genre.

Parce que, tout de même, ce film n’est pas entièrement agaçant, si le personnage l’est souvent. C’est un film émouvant, parce que l’héroïne est attendrissante, perdue, sublime parfois dans son mal être, un film souvent drôle également, alerte, extrêmement rythmé, qui organise une véritable chorégraphie autour de Juliette Binoche. Tout tourne, se déplace d’une scène à l’autre, promptement, dans une série de pas de deux, depuis le corps à corps érotique jusqu’au slow sur un blues irrésistible, en passant par les corps qui se cherchent ou se fuient dans un vernissage, les entretiens en voiture ou sur la pas de la porte, etc. Si Juliette Binoche danse sur les affiches du film (renvoyant à une séquence de celui-ci), on pourrait dire qu’elle danse tout le temps, juchée sur ses pointes (les cuissardes à talons aiguilles sur lesquels la caméra s’arrête plusieurs fois), tandis que les hommes tournent autour d’elle, attirés par ce soleil (ou ce narcisse noir).

Le film n’est pas pris lui-même dans la névrose de son personnage qu’il regarde avec empathie et distance, la faisant tour à tour émouvante et bête, souvent ensemble. On pense à Barthes, bien sûr, dont les journalistes nous informent que la cinéaste avait d’abord pensé adapter Les Fragments d’un discours amoureux. Fragments/séquences, répertoire de situations, bêtise, réflexions de l’amoureux malheureux : « obscène », « potin », « langueur », « attente »,  « ravissement », sont autant de fragments qui auraient pu inspirer les séquences du film. Sans doute la différence tient-elle à la position de l’héroïne qui n’est pas aussi distante que le narrateur dans le texte de Barthes. On se souvient peut-être du fameux :

« Comme jaloux, je souffre quatre fois : parce que je suis jaloux, parce que je me reproche de l’être, parce que je crains que ma jalousie ne blesse l’autre, parce que je me laisse assujettir à une banalité : je souffre d’être exclu, d’être agressif, d’être fou et d’être commun ».

C’est dire que chez Barthes, l’intériorisation, l’étude de soi, la réflexion permanente sur le désir et ses difficultés, son manège et ses ridicules, mais également le brio des formules, sont permanents. L’héroïne de Claire Denis est moins lucide, à quelques exceptions près de retour sur soi, elle est davantage emportée par ses émotions, ravagée par ses déceptions et son attente, mutique ou balbutiante, mélancolique. Si Barthes est aussi touchant, il s’amuse davantage et pratique plus couramment autodérision et ironie.

Seule l’articulation entre les déboires amoureux de l’héroïne et son œuvre picturale aurait peut-être permis d’approcher une distanciation de ce type (sur le modèle des textes autobiographiques de Christine Angot). Mais cette dimension qui aurait permis à la femme de dépasser sa mélancolie ou d’en faire quelque chose, avec une certaine distance, n’apparaît pas dans le film et notre Isabelle est artiste  — « c’est mon métier », dit-elle, —  sans que sa peinture ne confère à sa vie une dimension autre. Bien au contraire, elle semble la river à un milieu étroit et mesquin, un groupe d’hommes auquel elle se trouve aliénée.

Si le texte de Barthes est profondément psychologique, il ne se réduit jamais à la psychologie ; le travail d’écriture et d’analyse (comme chez Proust, par exemple), emporte le lecteur ailleurs, dans un plaisir lié au texte et à ce qui s’y révèle de plus anthropologique et à ceci qui est tellement difficile à définir et qui est propre à l’œuvre, le nouage entre le texte et le sujet, ce qui fait sinthome du symptôme, en quelque sorte. Le « plaisir du texte » est à la fois attaché aux vérités qui s’y décèlent au-delà ou en deçà de l’aveuglement des mois, et dépasse ce niveau pour atteindre, dans un « détachement », une vérité qui n’est que dans le texte et dans son obscurité même. Je veux dire, très maladroitement, que pour qu’un film, un livre, se lise autrement que dans la psychologie du personnage (dans laquelle me piège le film de Claire Denis), il faut que sa structure emporte, déporte, tisse quelque chose qui déplace et condense. Le film de Claire Denis évidemment déplace et condense, ne serait-ce qu’en faisant d’Isabelle une figure stellaire qui attire et gravite en même temps. Il fragmente et tamise le discours amoureux, le mettant à l’épreuve pour voir ce qu’il en reste une fois passé à la moulinette de la répétition et de son incapacité à saisir le réel. Mais il ne réussit pas tout à fait à créer un dispositif qui permette de dépasser le portrait psychologique et sociologique.

La limite du film est finalement de n’être pas autobiographique, à l’instar du Barthes ou de La Recherche qui font également des « intermittences du cœur » et du commun discours amoureux leur miel. Le jeu, dans ces œuvres, provient de la distance entre le moi et le sujet, entre le personnage psychologique qui se raconte et parle, et la figure de l’auteur qui construit ou déconstruit au verso. Christine Angot, puisqu’elle est co-scénariste et a écrit les dialogues, travaille de même, dans ses textes, cet écart. Mais le film, qui n’est pas de la littérature, n’a pas les mêmes moyens pour produire ce jeu, ou du moins ce film-là n’a pas emprunté une voie capable de faire bouger les lignes. Il est écrit à la troisième personne (hormis un ou deux passages de monologue intérieur), ce qui fait du personnage un objet, une pauvre psychologie à la façon d’une Emma Bovary, de telle sorte que son modèle est davantage dans le regard de Flaubert, à la fois empathique et cruel, tour à tour ironique et attendri, voire admiratif, sur son personnage, que dans le texte de Proust ou de Barthes. « Isabelle c’est nous ! » pourraient s’exclamer les deux auteures du film, Un beau soleil intérieur. Mais cela ne surprendrait personne. S’il se produit un écart, c’est donc entre la cinéaste (le discours du film) et le personnage plutôt qu’entre le moi et le sujet de ce personnage qui reste au niveau de ce moi et de son image, sans vraiment s’aventurer du côté de son discours, pour en jouer et créer autre chose. C’est ce qui, du côté du récit, du portrait, me semble peser sur le personnage et enfermer le film dans la psychologie.

Toutefois, Claire Denis, qui n’est pas davantage Isabelle que Christine Angot, tout en étant une part d’Isabelle (les entretiens suggèrent que le scénario est inspiré de leurs propres mésaventures amoureuses), fait un film en contrepoint de son personnage et introduit, autour de sa mélancolique déprime ou de ses émerveillements naïfs et toujours nouveaux, un ensemble de saynètes comiques ou sèches, comme autant d’intermèdes capables de faire retomber le drame, de dégonfler les grands sentiments, dans la dérision et le jeu. Chaque nouvelle rencontre est au cœur du pathétique (elle provoque un nouvel accès d’exaltation/dépression, une désillusion), mais elle est en même temps théâtrale et drôle. Le lyrisme nervalien qui aurait, sur la lyre d’un éternel Orphée, fait résonner « Les soupirs de la sainte et les cris de la fée », trouve une butée dans la scène érotique totalement prosaïque. Face aux contorsions inutiles ou au geste qui n’est pas « naturel » et devient ridicule et trivial on pense, plus qu’à Nerval, aux vers ironiques de Rimbaud, tirant « comme des lyres », « les élastiques de ses souliers blessés, un pied près de [son] cœur » (Ma Bohême).

C’est dire que le lyrisme de la noire mélancolie est largement pris à contrepied, même si les louboutin ne sont pas trouées et que Madame Binoche se débrouille pour marcher en cuissardes pointues avec élégance. Il arrive qu’elle se retrouve pieds nus, et bien dépourvue, dans le naturel le moins hollywoodien qui soit (j’ai cependant une image de Marylin en gros pull et collants). Finalement, tout est image, même celle du non hollywoodien qui continue à en être, et on ne sait plus si le doigt mouillé est dans l’image ou pas dans l’image, et s’il est authentique, c’est-à-dire juste, ou joué, copié d’on ne sait quel film, d’on ne sait quelle scène. Où trouver un indice de vérité si l’on ne sait rien de sûr en ce qui concerne les sentiments qu’on éprouve soi-même ? C’est évidemment l’un des problèmes de la névrose. Il n’y a que des images, à l’envers, à l’endroit, et rien ne fait butée à cet imaginaire. Le film, de ce point de vue, passe beaucoup d’images en revue, qu’il casse et démystifie, dans une veine à la fois désenchantée et comique.

Pourtant, ce film n’est pas seulement la démystification d’un sentimentalisme aussi désuet qu’indécrottable. Tout n’est pas dérision, loin de là, et la beauté du film tient au charisme de Juliette Binoche, solaire, à la fois dans la fiction, la structure et l’image, puisqu’elle rayonne, projetant sa beauté de telle sorte que beaucoup d’hommes sont sous son charme, puisqu’elle est le centre unique de toutes les séquences et de toutes les intrigues, puisqu’enfin, elle illumine le film par son « glamour », qualité de lumière cinématographique de sa peau, de son visage, de son regard intense ou mouillé. Si bien que le « beau soleil » du titre n’attend pas la fin du film pour apparaître, il est là depuis le début, même s’il est noir (mis à part un peu de rouge comme il sied à la peinture des passions amoureuses).

Et de fait, le film n’en finit pas de contempler Isabelle, Juliette Binoche qui, jusqu’à la dernière seconde, est dans le regard, l’émerveillement, ou la recherche de l’émerveillement, sortant des larmes, auxquelles ses échecs multipliés la ramènent, pour entrer dans de nouvelles fascinations. En cela, l’histoire et le personnage d’Isabelle concernent essentiellement le cinéma et les images. Le film est moins le film du désenchantement que celui d’un désir constant d’être enchanté, de croire, d’ouvrir les yeux écarquillés sur un énième père Noël et de se regarder ouvrir les yeux écarquillés, comme si c’était la jouissance ultime. Un « sujet », ce qui pourrait, en elle, se découvrir afin qu’elle cesse de se projeter sempiternellement vers de nouvelles lubies amoureuses, ou miroirs aux alouettes, serait-il aussi solaire et cinématographique ? Comment le cinéma pourrait-il aller contre l’image, afin de nous faire pressentir ce qui est, précisément, hors-champ ? (Revoir Blow up). On laisse Isabelle à de nouveaux éblouissements, dans un regard à la fois amusé par sa naïveté enfantine, et désolé de n’y reconnaître que la répétition du symptôme. Les auteures ne sont pas dupes, certes, de ce nouvel élan de la croyance désespérée, mais elles n’ont d’autre choix que de se tenir et de tenir le spectateur, dans cette position d’empathie et d’ironie, de fascination et de dépit qui caractérisent l’amour névrotique. Qu’importe après tout, que l’errance d’Isabelle se poursuive et nous émeuve, ou nous amuse ? Ce n’est qu’un film et la psychologie du personnage n’a de valeur que de fiction, pour nous distraire. N’allons pas à notre tour interpréter les prédictions qui lui sont faites, ou lui conseiller de voir un psy !

Et pourtant ! Le spectateur un peu averti, s’il ne s’ennuie pas, s’énerve depuis un moment de tant d’embarras et de pièges dans lesquels tombe et s’empêtre cette midinette de cinquante ans qui se demande toujours quel est le sens de la vie. Elle se dit « fatiguée » à juste titre et elle est bien fatigante aussi. On pense assez vite que ce qu’il lui faudrait… c’est une bonne psychanalyse !

Et de fait, comme beaucoup de névrosés, elle cherche, évidemment, quelqu’un à qui parler. Elle en est encore à l’autoanalyse dans le métro, aux confidences de toilettes avec la meilleure amie, ou avec un chauffeur de taxi (on se demande comment cela va finir, au point où elle en est) ; la scène avec la galériste n’est pas sans rappeler, déjà, une sorte de premier entretien avec un psychanalyste : la confusion, la timidité, l’impossibilité de dire, les hésitations, sont plus vrais que nature. Mais c’est à la fin que, vraiment, elle en vient à la démarche qui consiste à aller voir… un voyant.

Car ce voyant n’est-il pas à la place de l’analyste ? Mais c’est beaucoup plus drôle, plus cinématographique, dramatique, piquant, et même beaucoup plus vrai, tant on cherche d’abord à aller vite, à savoir, à interroger quelqu’un qui voit tout, qui sait tout, sur le sens de tout ce chaos sentimental, sur le sens dans lequel ça va (plutôt que l’histoire qui nous a amené là), le sens à donner à sa vie. Beaucoup de gens, bizarrement, qui espèrent aller vite, préfèrent voir un psychiatre, s’ils vont très mal, un psychothérapeute (qui leur promet une « psychothérapie rapide »), et à nouveau, ces temps-ci, un hypnotiseur qui, « en deux trois séances », vous remet les idées en place et vous débarrasse de vos phobies et inhibitions. On peut mesurer avec quelle exactitude les gens savent ce qu’est la psychanalyse, presque instinctivement, au soin qu’ils mettent à éviter de la rencontrer. Donc, c’est un voyant que va consulter Isabelle pour s’en sortir.

Et ce que la séquence finale promet à Isabelle, c’est un nouvel oxymore, non plus d’un « soleil noir » (de la mélancolie), mais d’un « soleil intérieur ». Car le soleil n’est-il pas l’astre le plus extérieur, le plus rayonnant, celui qui, apparaissant comme un centre, se diffuse, brille pour les autres et sur le monde ? C’est la figure de Louis XIV et du pouvoir (de la séduction également) à la fois absolus et irradiants. Comment l’intérioriser ?

Si l’on comprend bien qu’il est temps qu’Isabelle vive pour elle-même, se recentre, s’occupe un peu d’elle-même et trouve ses propres intérêts et réconforts, sans attendre sans cesse le salut d’un amant providentiel (traduction psychologique), on se demande pourtant si la formule ne manque pas quelque chose, c’est-à-dire, d’une part, une alternative au rayonnement, et d’autre part, mais c’est la même chose, la sortie de l’image. Que le personnage qui prononce ces mots rate la part du sujet, ce n’est pas étonnant, puisqu’il est « voyant » et ne connaît donc que les images — fussent-elles venues de l’au-delà — mais l’on peut se demander si les auteures du film, qui font de la formule le titre de celui-ci, ont elles-mêmes un autre horizon.

À ce point de vue un peu décu, on objectera que l’oxymore, précisément, est une figure de l’impossible, non une image (car il n’a pas de fonction de représentation, il n’imite rien), mais une formule toujours mystérieuse, illogique, surréaliste, c’est-à-dire capable de toucher au réel. Dans cette perspective, le titre, comme la parole du devin, ouvrent un horizon de recherche poétique : il faut inventer quelque chose. Alors, vraiment, c’est « open ». On peut passer de la mélancolie à la joie créatrice.

 

Dominique Chancé