Carlos Parada, Toucher le cerveau, changer l’esprit.  Psychochirurgie et psychotropes dans l’histoire des transformations technologiques du sujet, , PUF,

Carlos Parada, Toucher le cerveau, changer l’esprit.  Psychochirurgie et psychotropes dans l’histoire des transformations technologiques du sujet, , PUF, 2016, 204 pages.

 

L’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme limite de la liberté.

Jacques Lacan, 1946, Colloque de Bonneval

 

Toucher le cerveau, changer l’esprit se présente comme une traversée critique des transformations de la psychiatrie au XXe  siècle et en ce début de XXIe siècle. Le pédopsychiatre Carlos Parada retrace les avancées technologiques qui se sont répercutées dans le champ du soin psychiatrique et analyse en quoi ces transformations ont modifié le regard porté sur la maladie mentale, sur son traitement possible et sur sa possible guérison. A travers le parcours historique qu’il propose, il montre comment la psychiatrie du XXe siècle a cherché dans une science soutenue par des techniques nouvelles des réponses plus satisfaisantes que celles élaborées au siècle précédent, à partir des connaissances fondées sur l’anatomopathologie, celles-là même dont Michel Foucault avait retracé le mouvement dans son essai Naissance de la Clinique. L’examen approfondi du cerveau des cadavres d’aliénés s’était en effet révélé impuissant à répondre à la question séculaire : en quel point du corps la folie prend-elle attache ? L’examen des cadavres s’était aussi révélé décevant en ce qu’il n’avait pas permis de découvrir un ou des signes susceptibles de distinguer le cerveau d’un individu normal de celui d’un aliéné.

Au début du XXe siècle, bien que la clinique psychiatrique française ait été d’une grande finesse dans sa description des différentes formes de maladie mentale, elle restait cependant bien embarrassée pour en fournir une définition généralisable et pour apporter une explication causale convaincante des égarements de l’esprit. Comme le savoir psychiatrique se trouvait manquant d’une rationalité et d’une efficacité solidement établies, l’espoir de comprendre et de soigner la folie se porta alors du côté de la science et des progrès technologiques. On voulut croire à une possible vérification scientifique du savoir sur la folie et sur la façon de la réduire au silence.

C’est donc à l’examen de la façon dont en France ont été introduites puis rejetées ou conservées, successivement ou concomitamment, différentes techniques de modification cérébrales, dont le but annoncé était d’améliorer l’état d’un individu déclaré fou ou malade et de transformer son comportement de façon à le rendre compatible avec la vie en société que s’attache l’auteur. Sont ainsi présentées la psychochirurgie (bientôt rebaptisée lobotomie), la narco-analyse (recyclée plus tard en outil pour la médecine légale), la prescription de différents produits chimiques, mescaline, amphétamines, lsd et autres champignons magiques jusqu’aux neuroleptiques, aujourd’hui distribués larga manu. Le livre se termine en interrogeant les prétentions de la « nanochirurgie », cette technique d’intervention sur le cerveau dont le caractère soi-disant révolutionnaire ne saurait masquer qu’elle est la forme moderne d’un geste qui pose comme hypothèse que la folie est localisée et localisable dans le cerveau.   

L’intérêt de ce livre, bien documenté, est qu’il va au-delà de rapporter une chronologie, intéressante en elle-même. Une des questions de Carlos Parada est en effet d’analyser en quoi l’utilisation de ces différentes techniques transforme la représentation de la maladie mentale. Documents à l’appui, il relève par exemple comment les premières présentations du recours à la lobotomie sous forme d’histoire de cas - où il était encore question d’une Madame B ou d’un Monsieur D vivant à tel endroit, exerçant tel métier, avec tel statut social, ayant présenté tel symptôme, etc. – cédèrent rapidement la place dans les congrès de psychiatrie à une forme statistique d’où tout sujet singulier disparaissait au profit de courbes, graphiques et autres données chiffrées. De soigner un malade on en était venu à traiter des cohortes. Plus encore, la lecture détaillée des publications médicales par Carlos Parada fait apparaitre comment les questions du diagnostic, celle de l’indication clinique et celle de l’évolution à moyen ou à long terme des patients dont le cerveau avait été soumis au scalpel du chirurgien en vinrent elles aussi à disparaitre des communications sur la lobotomie. Devenu « objectif » et « scientifique » l’abord de la maladie mentale sembla se détourner d’un idéal du soin des personnes malades au profit d’un savoir désincarné. Le décès de certains patients suite à l’intervention subie n’incita pas à une prudence accrue dans l’indication du geste chirurgical, tant l’amélioration escomptée semblait indéniable et jugée invivable la vie de ceux qui n’en avait pas encore bénéficié.

Les thérapeutiques chimiques de la folie ont elles aussi transformé la représentation de la maladie mentale, notamment en modifiant la durée du traitement qui de ponctuel est devenu permanent. Carlos Parada remarque qu’avant la généralisation de l’usage des psychotropes comme mode thérapeutique privilégié, les traitements étaient limités dans le temps - on soignait par « cure » - et on attendait d’eux qu’ils procurent la guérison espérée même pour des patients gravement malades, tel les schizophrènes. Désormais, les cures ont cédé la place à un prise de médicaments envisagée comme sans terme final et l’idée de guérison est souvent absente du discours officiel. Bien évidemment, il n’est pas indifférent pour un médecin de rencontrer quelqu’un dont il pense qu’il ne peut pas être guéri, pas plus qu’il n’est indifférent pour le malade, de rencontrer un médecin qui le pense incurable. 

Dans son parcours de l’histoire de la psychiatrie récente, le livre de Carlos Parada a comme autre intérêt de mettre en parallèle l’évolution de la « sensibilité » sociale sur certains choix thérapeutiques des médecins psychiatres, façon de rappeler qu’on soigne (ou qu’on traite) toujours à l’intérieur d’une culture et d’une historie données. Carlos Parada s’attache à dessiner pour le lecteur le contexte dans lequel se produisirent les changements de technique ou d’orientation thérapeutique, échappant ainsi au manichéisme qui résulterait d’une méconnaissance des motivations, pas toujours répréhensibles, présidant à l’adoption de telle ou telle technique ou orientation thérapeutique. Ainsi, fait-il apparaitre que les travaux sur la lobotomie d’abord célébrés au point de se voir attribués par deux fois le prix Nobel de médecine sont aujourd’hui majoritairement condamnés et jugés inacceptables par l’opinion publique et ont de ce fait été largement abandonnés. Il met aussi en lien le rejet de l’enfermement asilaire au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, par une société ébranlée par l’horreur de l’univers concentrationnaire des camps d’extermination nazis, rejet ayant conduit à l’ouverture des portes de l’asile et à ce qu’il est d’usage de nommer « politique de secteur ».

L’essai de C. Parada se clôt sur une interrogation : en finirait-on des questions posées par la folie à ceux qui se considèrent normaux si l’on parvenait à établir la carte précise du lieu cérébral responsable de la maladie psychique, des dérèglements de l’humeur et des trouble du comportement ? Ou doit-on admettre que la folie n’est ni entièrement localisable ni totalement réductible, inhérente qu’elle est à notre humaine condition, marquée par le langage et le désir ? La seconde hypothèse est celle que retient l’auteur, dont la dédicace pourrait aussi bien être sa conclusion, lui qui dédie son livre à ceux qui lui « ont touché le cœur et changé l’esprit ». 

 

José Morel Cinq-Mars