Un désir qui dure

Dominique Platier-Zeitoun, attachée de presse, jurée du Prix de l'Evolution psychiatrique, est l'auteur de Silences, paroles de psychanalystes (Erès, 2004). José Polard, psychologue, psychanalyste, est membre d'Espace analytique où il anime le Cercle de la psychanalyse du sujet « âgé ». Photographies de Jacky Azoulai

Est-ce la vie qui nous quitte ou nous qui la laissons ? Dans les derniers temps de l'existence, peut-être est-ce bien la seule question qui vaille, la seule option qui reste.

A Londres, le 1er août 1939, dans un geste décisif d'adieu à la vie, Freud renonce à sa pratique analytique et cesse de recevoir des patients. Ayant accepté enfin des antalgiques puissants, il décèdera quelques semaines plus tard, à 83 ans. Lacan reçut également des analysants très tard, alors que les signes avant-coureurs d'une pathologie très lente étaient à l'œuvre depuis des années.

Forts nombreux en fait sont les psychanalystes actifs longtemps qui aspirent à « entrer vivant jusque dans la mort », selon la saisissante expression de Winnicott. Comment ne pas être frappé par l'enracinement, la persistance et l'âpreté de ce désir à l'œuvre ?

Avec la participation de : Annie Anzieu, Bernard Brusset, Raymond Cahn, Anny Cordie, Roger Dadoun, Henri Danon-Boileau, Denise Diatkine, Claude Dumézil, Judith Dupont, Marianne Rabain-Lebovici, Claude Maillard, Alain de Mijolla, Michèle Montrelay, Michèle Moreau-Ricaud, Conrad Stein, Bernard This, Daniel Widlöcher, Monsieur X

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« Beau livre ! » C’est cette réflexion que je me suis faite en refermant ce livre.

Il faut vous dire, ça fait longtemps que je suis ce livre, José est mon mari. Le temps de gestation a été, disons, non précipité !
Le bon côté, pas une faute d’orthographe, pas une coquille … Si je décide de vous faire part de mes impressions de lecture, néanmoins, ce n’est que parce que ce livre est beau.
Déjà, la qualité du papier, les photos… Mais bien sûr, surtout, la qualité des textes.
Il faut encore vous dire, que j’avais comme une réticence à me plonger dans ce sujet. Vieillir… Ce n’est pas si gai, je trouve. Et je faisais mon devoir conjugal ! Donner un avis aussi pertinent que possible sur ce livre tout juste paru.
En tant qu’analyste, comme beaucoup dans le milieu, pas trop envie non plus d’y réfléchir. Vous avez bien évidemment constaté que ce n’est guère un sujet de congrès, de revues… Penser sa propre mort n’est pas ce qui nous attire le plus.

Et puis, de page en page, de témoignage en témoignage, ça bascule. L’envie de passer au suivant. C’est étonnant. Certains, on les connaît. On les retrouve ! D’autres, ça devient des rencontres au fil des pages.
Ces grands témoins abordent la question posée par divers angles et, ce dont on peut s’attendre de psychanalystes, surtout de cette trempe, la question devient absolument intéressante. Certains vont plutôt vers le bilan, de leur pratique, des éléments théoriques qui les ont guidés, vers quoi ils se dirigent désormais, d’autres parlent davantage en tant que sujet, mais pour tous c’est en leur nom d’une manière très personnelle, que leur texte nous est offert.
Ces psychanalystes font évidemment partie de différentes « chapelles », il est à constater d’ailleurs que ce fait n’implique en rien plus une attitude ou une autre face à cette question.
C’est un livre que je vois dans les bibliothèques, comme un album de famille. On le ressort quand on envie de retrouver quelqu’un, pour partager quelques pages…
L’effacement des auteurs est tel qu’eux, ils ne sont pas en photos. Ils ne l’ont pas consciemment fait exprès, je dois vous révéler. Le questionnement analytique mené - ce ne sont jamais des questions de journalistes comme on peut en lire dans les magazines, même les plus culturels - ce questionnement, donc, permet une élaboration très analytique.
Dans une époque où l’on parle tant du déclin de la psychanalyse, ce livre est revigorant. Sur un ce sujet, c’est quasi-paradoxal à première vue.
Pourtant…
Pour suivre l’esprit du livre, je ne vous ferai pas de synthèse des approches, il faut souligner que le livre est organisé par ordre alphabétique.
Il n’y pas de parties, par ex. : 1/ ceux qui pensent que les analystes continuent à travailler jusqu’à une retraite bien méritée, 2/ ceux qui jugent que « mourir en scène » est leur choix.
Le projet du livre n’est pas exposé, décortiqué, disséqué. Cette volonté de laisser aller les témoignages reflètent la volonté de questionner plutôt qu’utiliser les témoins à charge d’une thèse préconçue.
Je ne peux, chers amis, que vous inviter à retrouver ces psychanalystes qui ont accepté - car certains qui ont été contactés ont refusé, comme on peut s’en douter – les retrouver, donc, dans ces pages où ils se livrent avec tant de franchise, que j’ai envie de respectueusement les remercier de nous permettre de les connaître sous cet angle.
Jamais il n’est question de la vieillesse d’un point de vue théorique, distant, mais de leur vieillesse. C’est ce qui rend ce livre unique.
Si les enjeux institutionnels sont abordés, le corps de l’analyste l’est tout autant.
C’est un livre où les mots pour la dire, cette vieillesse, sont ceux de personnes et ces personnes sont des analystes.

On est loin des idées reçues. Quelques exemples ?
Quand il est question de travailler tardivement, quels en sont les enjeux, tant pour les patients que pour les praticiens ?
La créativité ne dépend pas de l’âge, mais qu’est-ce qui dépend de l’âge alors ?
Le désir de l’analyste, celui de vivre, ce dur désir qui dure, nous interpelle tous…

Ce « beau livre » mérite de figurer dans nos bibliothèques, c’est un vrai document de psychanalystes !
Il fera partie de l’histoire de la psychanalyse.
7 décembre 2009. Catherine Grangeard