Du côté de chez Freud

Du côté de chez Freud

Excursion disciplinaire**

Gérard Engrand*

Dans cette parution entièrement vouée à l'architecture (en tout cas aux arts), nous voudrions tenter une excursion, un détour par l'invention de la psychanalyse comme discipline. Sans prétendre bien sûr apporter quelque leçon que ce soit. S'offrir simplement l'opportunité – le temps d'une parenthèse – de « penser d'un dehors »*1 .

Deux sens du mot discipline dominent aujourd'hui dans le langage courant :

 - Les divers domaines (branches) de la science (la chimie, la psychologie) ;

 - Les règles de conduite commune à un groupe, à un corps (d'où dérive l'idée de la discipline, celle qui fait la force des armées, paraît-il, qui serait le respect rigoureux de ces règles).

L'édition de 1863 du Littré ne connaît pas encore le premier de ces deux sens (branche de la science). Il se contente, en sens 6 de « doctrine, science ». Le Grand Robert quant à lui reste dans l'ambiguïté, car s'il parle en sens 3 des diverses branches de la connaissance (c'est nous qui soulignons), il poursuit en illustrant par : art, étude, matière, science, et s'enferre encore en exemplifiant : « Quelle discipline enseignez-vous ? » Les branches de la science semblent donc bien constituer les diverses matières d'un programme d'enseignement. Ce que confirme d'ailleurs le Robert Historique pour qui disciplina signifie « l'action d'apprendre, de s'instruire ».

Ces errements dans des instruments pourtant réputés pour leur précision attestent bien la confusion qui règne entre les domaines de la connaissance d'une part (les diverses branches de la production du savoir : les disciplines scientifiques) et les matières d'un programme d'enseignement et d'éducation correctement raisonné d'autre part, le tout nimbé dans le halo de rigueur et d'obéissance vertueuses qu'inspire le second sens du mot.

En 1926, Theodor Reik, l'un des piliers de la société psychanalytique de Vienne, est poursuivi pénalement par l'un de ses patients pour exercice illégal de la médecine. Depuis 1925, les organisations d'analystes américains (en particulier la société new-yorkaise) ferraillent violemment contre le fait que des analyses sont pratiquées en Europe par des non-médecins, menaçant même à ce propos de rompre toute relation avec le cercle fondateur.

Cette conjonction de tempêtes dans le mouvement psychanalytique conduit Freud à publier dans l'urgence (dès Juillet 1926) un court ouvrage intitulé Die Frage der Laienanalyse [La question de l'analyse profane], qui sera augmenté d'une postface préparatoire au congrès d'Innsbruck en 1927. Par ce terme d'analyse profane – terme qui sonne étrangement en français – Freud désigne bien l'analyse pratiquée par des psychanalystes n'ayant pas la formation et le titre de docteur en médecine2, nombreux dans les sociétés européennes d'analystes et venant d'horizons intellectuels fort divers (psychologues, philosophes, professeurs, historiens d'art...)3

Deux faits sont opposées à Freud pour justifier l'obligation de légiférer sur la profession d'analyste :

 1 - Le risque – avéré – de charlatanisme. Aucune loi n'interdit à quiconque de s'intituler psychanalyste et de recevoir des malades, d'entreprendre des cures. D'où des cures conduites par des individus qui n'ont pas la compétence (gardons pour l'instant toute la polysémie, voire l'ambiguïté, de ce terme) pour les mener à bien. D'où des expérimentations douteuses ou dangereuses qui fleurissent ici et là. Il n'existe aucun mode de sélection des analystes, ni aucun contrôle de leur pratique, ni aucune instance ayant autorité pour s'acquitter de cette tâche.

 2 - En corollaire de ce risque de charlatanisme, toujours la même réponse (et partant le même embarras) : il faut assurer aux psychanalystes une formation de qualité, définir un enseignement qui garantisse cette compétence.

La crédibilité même de la profession et de la discipline est en jeu. Il faut offrir aux patients, comme aux autorités politiques, des garanties, et donc instituer une sorte d'organisme certificateur attestant l'honorabilité et la compétence de toute la profession engageant sa responsabilité dans son action. Quoi de plus facile, quoi de plus rassurant que de s'appuyer sur le diplôme et l'organisation de la médecine pour ce faire ?

Cette double question du charlatanisme et de son élimination par une formation adéquate des analystes est à l'évidence un enjeu institutionnel, mais l'engagement de Freud dans le débat montre que sa portée est aussi – pour lui, est principalement – épistémologique. C'est la nature même de la théorie psychanalytique et de son mode d'exercice pratique qui est mise en jeu, gagée dans cette querelle institutionnelle. Il s'agit ni plus ni moins de la spécificité disciplinaire de la psychanalyse. L'analyse constitue-t-elle une discipline autonome (discipline autonome est de fait un pléonasme), ou est-elle une branche de la médecine (donc une sous-spécialisation de la psychiatrie) ? Freud s'efforcera toujours de préserver l'irréductible nouveauté de la psychanalyse contre la médecine, dont il est pourtant issu : la psychanalyse est une discipline nouvelle, qui est née en rupture avec la théorie et les pratiques de la psychiatrie, qui a constitué sa propre théorie, ses méthodes, ses pratiques fondées – Jean Benoît Pontalis insiste beaucoup sur ce point – sur un objet propre.

L'opposition de Freud à faire de la formation médicale la formation de base (obligée) de l'analyste ne va pas d'ailleurs sans mauvaise foi :

« Je sais bien que les médecins peuvent être d'excellents analystes [...] mais quand même, la psychanalyse n'a rien à voir avec la médecine, je désire qu'elle en reste distincte et peut-être en conflit avec elle… » [Dossier de l'analyse profane, p. 176]

Comment expliquer cette culture du conflit ? Moins pour des raisons sociopolitiques (la jeune discipline a tout à perdre dans un conflit ouvert avec la médecine) que pour des raisons épistémologiques : le développement d'une nouvelle discipline a besoin du conflit ; il se fait d'abord contre, en rupture (Freud bachelardien...). La discipline a besoin de frontières, et tant qu'à faire d'ennemis aux frontières, pour exister. (La solidarité et la connivence d'une communauté reposent pour une large part sur l'existence d'ennemis communs, c'est bien connu.) Tout conflit épistémologique ou théorique – portant sur le contenu même de la discipline (ses concepts majeurs, ses articulations théoriques, ses catégories d'analyse...) – est dans un même temps conflit politique. Doublement politique : l'organisation interne du savoir renvoie nécessairement à des problèmes de légitimité et d'autorité à l'intérieur de la communauté disciplinaire, mais aussi à l'extérieur de celle-ci en redessinant ses frontières, les modalités techniques et juridiques de l'exercice de la profession (ses compétences au sens social de ce terme).

La question de l'enseignement

L'enjeu de la qualité de l'enseignement est pour Freud étroitement lié à sa visée disciplinaire4. S'il s'interroge sur la formation des analystes, c'est bien sûr – comme ses collègues américains – pour assurer la compétence des praticiens, mais c'est aussi pour garantir l'unité du mouvement analytique (la communauté des analystes : il s'élève sans cesse contre toute réponse locale aux problèmes des analystes. La communauté est une) et protéger et pérenniser la théorie psychanalytique, édifiée en un corpus raisonné et légitimé, sans cesse réactualisé en une doctrine officielle des savoirs appartenant en propre à la psychanalyse.

Freud évoque régulièrement dans ses écrits la nécessité de créer des Instituts de psychanalyse, (quelques instituts ouvriront, à Berlin par exemple). Il esquisse non moins régulièrement les lignes de faîte d'un programme idéal, sans jamais dépasser l'énoncé des grandes matières concourant à cette formation5. Il y a là une résistance, dont on peut penser qu'elle s'alimente d'abord d'une réticence constante quant à la prégnance du modèle scolaire de transmission du savoir (en particulier dans les universités médicales bien sûr). Seront enseignés (par des professeurs) tout ce qui s'apprend comme savoirs théoriques, y compris la théorie psychanalytique (psychologie des profondeurs), mais il n'y aura jamais de « professeur d'analyse ». Pour Freud, rien ne forme à l'analyse que « sa propre analyse » et « l'analyse de son analyse »6.

Jamais Freud ne dérogera à cet axiome : l'essentiel de la formation d'un analyste, sa pierre de touche, c'est l'analyse elle-même. Nul ne peut, quels que soient son savoir, sa formation antérieure, ses qualités d'homme, analyser s'il n'est lui-même analysé, s'il n'est passé par la traversée de l'analyse7 : le charlatan, c'est « celui qui analyse sans avoir été analysé ».

Mais néanmoins la psychanalyse en tant que théorie est enseignable et doit l'être. L'ouvrage de Maud Mannoni, La théorie comme fiction8, montre, jusque dans son titre, que l'enseignement oscille sans cesse entre deux pôles antithétiques.

  - Concevoir la théorie comme une puissance de questionnement qui fragilise et interroge tout présupposé et rende passible à l'événement, à la rencontre. Interdire que l'analyse se fige, se crispe et s'enraye sur des modèles de comportement, d'interprétation a priori, du déjà-là, du déposé qui ne serait plus questionné ;

  - Ou au contraire (mais cette symétrie rhétorique est elle-même à interroger) lester l'étudiant d'un « bagage » théorique qui renforce son assurance dans l'analyse, sa confiance en soi9. En faire un expert, un professionnel, ayant le sentiment d'appartenir à une communauté, et doté de savoirs et techniques qui « ont fait leurs preuves ».

Dans un ouvrage récent René Major évoque la situation actuelle de la formation des analystes, examinant sous un angle différent de celui de Maud Manonni le problème de leur assurance :

« Le danger d'aujourd'hui est sûrement du côté d'une insuffisance de culture générale. Et ce danger se double du risque de fermeture épistémologique qui constitue tout enseignement là où une clinique de l'inconscient est toujours susceptible de remettre en cause son savoir. L'aporie que l'analyse ne peut que soutenir comme une exigence limite est que tout en trouvant des appuis sur ce qui ne lui est pas spécifique, c'est en se référant aux concepts qu'elle a forgés, et à eux seuls, que peut s'ordonner le champ de sa spécificité. » 10

La « self-reliance » du psychanalyste reposerait donc sur l'articulation subtile de trois entités :

  - Une culture générale : un dehors de la discipline qui nourrit, interroge, fait soupçonner, se souvenir qu'« il y a plus de choses dans le monde que dans nos idées sur lui » ;

  - Un langage théorique (c'est-à-dire conceptuel et formalisé) propre : la théorie psychanalytique : un dedans de la discipline, sol ferme, qui arraisonne, ancre ;

  - La clinique, qui sans cesse bouscule, fragilise le savoir, fêle, ébrèche la conviction. Qui sans cesse déconcerte ce que l'édifice théorique prétend orchestrer.

Le problème est compliqué encore par le fait que la psychanalyse hérite pour une large part de la langue de la psychiatrie, ou de la métaphysique.

« Reconnaître [malgré l'héritage de cette langue métaphysique, psychiatrique] l'originalité de la langue psychanalytique, la singularité des processus qu'elle désigne et la spécificité de ce qu'elle met en œuvre. »11

Pas de discipline donc sans un langage formalisé, conceptuel fonctionnant comme une matrice de pensée. Trivialement, pas de métier sans jargon (même fait des « mots de la tribu » repensés) qui ait pour objectif de produire de l'univocité, du savoir, et donc s'écarte du langage naturel par essence plurivoque, polysémique, dont l'objectif n'est pas de produire du savoir (au sens strict de ce terme) mais du sens12.

Pour Maud Mannoni, la pratique analytique suppose une sorte de bilinguisme : la langue de la théorie, système de notation d'opérations conceptuelles entées sur des modèles théoriques partagés13, et la langue dans laquelle parlent les patients, et dans laquelle l'analyste parle avec ses patients. Forme de dissociation qui ne peut s'assumer sans capacité et volonté de traduction.14

Freud a désigné l'enseignement comme l'un des trois métiers impossibles (avec soigner et gouverner). Impossible ici, puisque attelé à deux tâches antithétiques :

  - Promouvoir une discipline comme une ressource autonome et ferme : langage propre, adapté à un objet épistémologique singulier ;

  - Interdire un pernicieux professionnalisme : fermeture épistémologique du regard sur des réponses, des manières canoniques (qui ne seraient plus questionnées) de travailler, alors que la clinique est rencontre, surprise, coup de théâtre, nécessité de remise en cause.

La capacité d'écoute exigerait une sorte de naïveté inquiète et non armée, alors que la capacité d'interprétation implique la virtuosité dans le maniement de catégories, de codes, de modèles théoriques, c'est-à-dire de constructions méta-, qui s'élaborent à distance de l'expérience clinique. « Aucune donation de sens, nous rappelle Laplanche, ne peut porter sur du donné brut. »

L'analyse retrouve l'aporie énoncée par Nietzsche (dont on sait le mépris pour les professeurs, simples truchements, petits commerçants du savoir, vivant – comme tous les intermédiaires – tant aux dépens de ceux qui produisent ce savoir qu'à ceux des élèves à qui ils le fourguent) à propos de l'habitude.

« Offrir le sol ferme – ouvrant à la sérénité (certitude ?) d'une discipline.

Garder et même élargir la capacité du questionnement (la capacité et le goût du questionnement, de la surprise15). »

Peut-on (doit-on) enseigner l'intranquillité ? Existe-t-il des méthodes qui « préservent de la certitude », telles celles que Paul Valéry rencontrait chez Léonard de Vinci ? Ou encore des méthodes « non pour trouver son chemin mais pour le perdre », selon l'aphorisme de Walter Benjamin16 ?

Dans la première partie de la vie théorique de Freud – celle qui est de la plus grande fécondité – on constate une étroite symbiose entre la pratique de la clinique et l'émergence foisonnante des questions et concepts des théories psychanalytiques. Freud apprend de ses malades, chacune des cures qu'il engage apporte son lot d'interrogations, de thématiques nouvelles. Les concepts bougent, changent de sens et fluctuent dans une dynamique risquée où ils sont sans cesse remis en jeu17. Il n'y a pas de « théorie psychanalytique » mais un travail théorique, besogne laborieuse : discontinue et contingente puisque soumise à l'imprévisible des cures. Et c'est à partir de cette pratique théorique quasi brownienne que Freud va encore enrichir et complexifier le tableau en entreprenant sa relecture de la mythologie et de la littérature.

« Impressionnant(e)s par ce qu'on pourrait nommer une façon de larguer les amarres d'un discours guidé par un but, pour se livrer sans recours aux chaînes d'association, à leurs divergences et à leur recoupements, bref à une déliaison (c'est l'auteur qui souligne), sans que soit proposée, même à l'horizon, une reliaison possible. Aucun regroupement sous le chef d'un grand thème de compréhension. » 18

On ne décèle encore dans ce travail engagé sur plusieurs lignes, plusieurs fronts, de volonté totalisatrice, unificatrice. Freud semble s'abandonner à toutes les invitations de ses patients. Il pourrait dire tel Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve », c'est-à-dire je rencontre ; avançant, recevant, écoutant, je tombe sur... Serendipity dirait la langue anglaise.

Dans une lettre à son ami et disciple Fliess – Freud est un grand épistolier ; la lettre est pour lui le succédané du working paper scientifique, sa littérature grise –, il lui confie combien il est encore embarrassé par le mot « inconscient » qui lui paraît inadéquat et gros de multiples malentendus. Quelques jours plus tard, il prononce une conférence à Vienne : le mot inconscient est intronisé apparemment sans état d'âme ou hésitation, comme le concept majeur de la nouvelle théorie, le concept qui en deviendra l'emblème même. Paraphrasant Montaigne, on pourrait faire dire à Freud : « Quand je cherche, je cherche ; quand j'enseigne, j'enseigne. ».

Dès que Freud est sociologiquement condamné à affronter la question de l'enseignement, la flèche de sa pensée semble changer de sens ; pour faire court : non plus de la clinique à la formalisation théorique mais de la théorie à la clinique. Et apparaissent les « grands thèmes de compréhension », les premiers unificateurs de pensée par l'appel massif au symbolisme, aux types (Laplanche date cet infléchissement de 1911). Enseigner, transmettre, publier induit une exigence de cohérence neuve dans le travail de Freud. Il est désormais voué à construire un édifice théorique opposable à celui de la psychiatrie.

La situation d'enseignement fonctionne comme une obligation d'énonciation et de systématisation. Il n'y a plus place pour une idée isolée ou simplement en attente d'un liaisonnement. Là où le praticien se contenterait de lignes de faîte un peu lâches, qui autorisent encore quelques bifurcations ou retournements, l'enseignant, père et auteur de la psychanalyse, travaille dans le définitif. C'est l'enseignement qui semble contraindre Freud à la doctrinisation de son expérience. Enseigné, le work in progress devient savoir. Le professeur Freud légitime et dépose. Il édicte, peaufine dogme et droit, là où le praticien se contenterait encore d'une « prudente » jurisprudence. Mais justement la jurisprudence ne s'exerce jamais qu'aux dépends d'un droit imprudent. L'enseignement, c'est le dépôt légal du savoir. C'est ce qui transforme et pétrifie l'aventure du travail théorique en « théorie de... »19

La cure comme dispositif

De quoi Freud est-il l'inventeur ? Dans la relation médecin (ici psychiatre)/malade, le dispositif, au sens que Michel Foucault donne à ce terme, se résout dans une totale rupture de symétrie fondée sur la dichotomie savoir/non savoir. Le praticien est docteur (en français, c'est même le seul docteur que le langage courant désigne par ce terme). Le malade est patient, c'est-à-dire non savoir (et donc soumission au savoir, confiance dans le savoir de l'expert).

Toutes les autres conditions du dispositif sont indifférentes, inopérantes et circonstancielles (pour preuve il peut vous recevoir à son cabinet, venir à votre domicile, consulter dans la chambre d'hôpital, voire sous une tente ou au bord de la route en cas de catastrophe).

A contrario – en accusant certes le contraste20 – nous voudrions soutenir que dans la psychanalyse c'est d'abord le dispositif de la cure psychanalytique qui opère et produit . Nous utilisons donc le mot dispositif dans le sens strict que lui donne Michel Foucault : un agencement matériel et concret délibéré, destiné à produire un effet indépendamment des qualités de celui qui le fait fonctionner. La confession chrétienne est un dispositif que l'on pourrait d'ailleurs comparer utilement avec celui de la psychanalyse. Notre référence pourrait être également situationniste. Par la topologie même du cabinet, par l'écoute sans réponse (qui constitue de fait une grande violence), il agence une situation qui rompt avec le modèle familier de la conversation, de la discussion. Le dispositif configure là encore une dissymétrie, mais cette dissymétrie est produite par une mise en scène concrète ne se résumant pas à la dissymétrie dans le partage du savoir 21. L'analyste n'est pas le porte-parole d'un savoir. Nous avons même vu ci-dessus que le savoir psychanalytique peut être gênant, encombrant. Le « patient » de l'analyse n'est pas si patient que cela : il n'est d'ailleurs pas désigné comme l'analysé, mais comme l'analysant (d'aucuns l'écrivent savamment analysand). Pour l'essentiel, c'est lui qui fait le travail : il renâcle, résiste, raconte tout ce qui permet l'échappée, creuse et transfère à tout va... L'emploi du gérondif en forme nominale atteste le travail, la non-passivité. Il illustre emblématiquement la démarcation entre psychiatrie et psychanalyse. Celle-ci réside d'abord dans les rapports respectifs des deux disciplines au savoir, d'où les positions antithétiques constatées dans le domaine de la formation.

Freud est d'abord l'inventeur du dispositif de la cure22 : des modalités concrètes (du détail de ces modalités) de mise en œuvre de la situation d'écoute et de la méthode des associations libres23. À une posture et une situation qui sacralisent le savoir et exigent du patient qu'ils s'abandonne entre les mains du praticien « comme le cadavre entre les mains du laveur de morts » pour reprendre la métaphore du soufisme24, Freud oppose une posture et une situation d'accompagnement pratique du travail de l'analysant. La situation de cure dans le détail de ses modalités concrètes (dispositif spatial, mode d'enclenchement de la parole, « forçage » de celle-ci, manière de clore la séance...25) agence les conditions matérielles, intellectuelles et affectives de ce travail.

Sans l'invention de la cure, la théorie psychanalytique représenterait certes dix à vingt mètres de linéaire (sur l'inconscient, les instances de la personnalité, la sexualité infantile, Oedipe sans doute), dans toute bibliothèque de psychologie ou de psychiatrie, mais la psychanalyse en tant que discipline ne serait pas pour autant inventée. Elle ne constituerait qu'une théorie psychiatrique parmi d'autres. La psychanalyse ne se résume pas à l'invention de l'inconscient, mais à l'invention d'une voie d'accès à cet inconscient, l'un et l'autre se déterminant réciproquement. Pour les alpinistes, ouvrir une nouvelle voie, c'est inventer un nouveau sommet.

Pour le peintre Francis Bacon, la seule imagination qui qualifie pour un artiste, celle qui déterminera sa fécondité ou sa pauvreté, c'est l'imagination technique (l'autre, l'imagination tout court, ou l'imaginaire pur, ne vaut pas plus que celle de n'importe qui26. C'est sa capacité de transformer ses idées, ses doctrines, hypothèses ou envies en moyens : en situations, en dispositifs, en techniques et outils, en opérations, procédures et processus nouveaux de production. L'invention de Freud est théorique et pratique : c'est un art, un poïein, un faire. Abritons nous derrière l'autorité de Jean Laplanche, pour qui c'est « l'instauration de cet instrument inouï » (la cure), qui ouvre à tout le reste, qui érige la psychanalyse en discipline.

Qu'est-ce qui solidarise la discipline ?

Nous ne prétendions pas au prétexte de ce détour psychanalytique susciter une énième version du paradoxe de Zénon (la poule, l'œuf ?), mais au contraire réaffirmer une évidence souvent occultée dans le débat théorique : la psychanalyse est une pratique. Nous devons donc appliquer à ces paradigmes doctrinaux la lecture qu'Isabelle Stengers fait du paradigme kuhnien :

« Un paradigme est d'abord et avant tout d'ordre pratique. Ce qui est transmis ce n'est pas une vision du monde mais une manière de faire, une manière non seulement de juger les phénomènes, de leur conférer une signification théorique mais aussi d'intervenir, de les soumettre à des mises en scène inédites, d'expliquer la moindre conséquence ou le moindre effet impliqué par la pratique en expérimentation. »27

L'unité de la discipline serait à chercher (et selon nous à trouver),

 - du côté de son objet, non au sens épistémologique de ce terme, mais au sens juridique et sociologique : ce qu'il lui est demandé de produire. Cette définition d'objet comporte certes des déterminations épistémologiques et techniques intrinsèques, mais est pour une large part déterminée par des conditions exogènes attestée par des textes, des obligations administratives et juridiques (les types de documents à fournir par exemple par l'architecte...). Obligations et prescriptions sur lesquelles la « théorie » est bien sûr sans effet ;

 - du côté des pratiques concrètes. La discipline – son unité – est dans le faire, non dans le dire qui légitime ce faire. Dans des manières concrètes d'agencer son travail, dans les processus, procédures, protocoles, outils, découpages de tâches ; dans les tempi : partage du temps de conception (la charrette par exemple, commune à tant d'agences d'architecture). Dans des opérations de découpage et de visualisation des programmes et des sites, dans les outils de dessin et de maquettage, de représentation informatique. Dans les modalités concrètes d'exercice des rapports interprofessionnels qui de fait définissent les compétences juridiques, mais aussi les compétences techniques, les capacités de chaque profession et impliquent des conduites, des réponses pratiques. La discipline est dans les gestes, ce que d'ailleurs l'étymologie eut dû nous suggérer, au seuil même de cette excursion.

Une grammaire des gestes à rationalité technique, doctrinale, juridique, c'est cela qui soude une communauté disciplinaire, et non le mouvement brownien des combats discursifs. L'unité de la discipline ne saurait résider dans une unité doctrinale. Elle réside au contraire dans le spectre (qui définit sa compréhension et son territoire) de toutes les positions doctrinales diverses ou adverses que la discipline accepte, dont elle se nourrit serions nous tentés d'écrire.

Souvent nous nous étonnons des hostilités farouches, quasi guerrières des discours doctrinaux, du dire, et de la parenté, voire la similitude du faire, du travail concret28. Comme si le combat théorique n'entamait en rien l'unité de la pratique29 et même comme si a contrario elle entretenait cette unité, telle « une rhétorique [ayant] pour objet de restaurer les identités que les problèmes sont venus secouer [...] Ainsi, le souci de coller au réel implique la mise en place de structures rhétoriques visant à clôturer le discours sur lui-même, à prévenir toute question ruptrice qui confronterait l'ordre du pensable à de l'impensable, à de l'irréductible.30 » Les mouvements centrifuges et centripètes des pratiques discursives gardent en tension, autant dire en vie, la discipline.

Ceci ne veut pas dire que les discours sont indifférents, mais que leur dispersion et leur intensité sont pour partie réglées par la discipline même et surtout que tout discours échoue à être commencement d'une autre discipline s'il ne se traduit par de nouveaux dispositifs de production, s'il ne renouvelle les manières de faire (et non seulement de dire), s'il ne propose de nouvelles voies, de nouveaux moyens de franchissement et d'affranchissement, ponts, passerelles, guets, esquifs et échafaudages divers. Être commencement, ou recommencement31 ne peut se conquérir en spéculant sur le « quoi ? ». (« quels objets produire ? quelle ville ? qu'est-ce qui est contemporain, qu'est-ce qui ne l'est pas ? »), mais en inventant de nouvelles opérations (toute opération, nous rappelle Valéry à propos des mathématiques, définit à la fois un possible et un pouvoir), de nouvelles situations et de nouveaux dispositifs de production. La question pertinente, la seule qui échappe à l'essentialisme (Qu'est-ce que... ?) serait donc « comment ? » Comment produire l'architecture, la ville, les objets contemporains ? Par quels processus, en renonçant à quels outils, à quelles manières de faire, en promouvant quel dispositif de production inédit ? Par quels gestes nouveaux ?

Rimbaud voulait – avec quelle ardeur et quel talent – « s'opérer de la littérature ». Il en devint le plus beau fleuron. Fort de cette leçon, Breton tentera d'inventer son « dispositif de cure », cherchant le moyen de sortir de la discipline en s'attaquant à la position d'auteur, et aux « sacro-saintes intentions » de l'auteur. Le mouvement surréaliste expérimente divers dispositifs d'écriture collective, des outils de perte de contrôle et de maîtrise de ce qui s'écrit et propose une mise en commun des produits de ce travail. Remplacer le processus de création – fondé sur l'autorité et la subjectivité de l'auteur – par des processus de production, la créativité par l'industriosité, en quelque sorte. Ce sera encore l'objectif des Oulipiens de Raymond Queneau, et plus tard celui de Deleuze.

Il n'est pas nécessaire que Platon et Aristote, Alain et Bergson, Deleuze et Wittgenstein partagent une « théorie de la philosophie » pour que la philosophie existe. La permanence, c'est celle de l'exercice, du philosopher, d'un certain type de rapport de vigilance à la langue, d'une pratique de conceptualisation rigoureuse, de formalisation et de totalisation systématiques.

Mais qu'un philosophe se mette à écrire lyriquement, voire en vers (Nietzsche), qu'il récuse la forme totalisatrice du livre pour préférer la discontinuité du fragment (Nietzsche, mais aussi le second Wittgenstein) ; qu'un philosophe se mette à écrire avec un non-philosophe qui refuse de jouer au philosophe (Deleuze avec Guattari), voilà des pratiques qui entament la philosophie, qui l'interrogent et la clivent bien plus profondément que les subtiles réflexions heideggeriennes sur sa fin, son achèvement ou sa mort.


  • 1.

    * Note bibliographique.

    Nous n'avons utilisé pour documenter cet article aucun ouvrage d'histoire de la psychanalyse, mais des essais théoriques.

    D'abord Sigmund Freud, La question de l'analyse profane (Paris, Gallimard, Folio, 1985), avec la préface de Jean Benoît Pontalis et en appendice la remarquable analyse de Michel Schneider, « La « Question » en débat », analyse à laquelle nous devons beaucoup.

    Jean Laplanche, Entre séduction et inspiration : l'homme, Paris, Presses Universitaires de France, 1999.

    René Major, Au commencement. La vie la mort, Paris, Éditions Galilée, 1999.

    Maud Mannoni, La théorie comme fiction, Paris, Seuil, Points, 1999.

    Jean Benoît Pontalis, Ce temps qui ne passe pas, Paris, Gallimard, 1997.

  • 2.

    Der Laie possède cependant à peu près les mêmes acceptions que le français profane. Il désigne le laïc mais aussi, au sens figuré, le novice. [Il est antonyme de Eingeweihter, qui désignerait l'initié, l'adepte, l'affilié (d'un groupe ou d'une secte).]

  • 3.

    À ce jour en France, un quart à un tiers des psychanalystes ne sont pas des médecins ; un tiers en Angleterre environ.

  • 4.

    C'est cette visée disciplinaire qu'Isabelle Stengers appelle ironiquement « la volonté de faire science » de la psychanalyse, ou plutôt de son fondateur.

  • 5.

    « À côté de la psychologie des profondeurs, [...] une introduction à la biologie, [...] la science de la vie sexuelle, une initiation aux tableaux cliniques de la psychiatrie. », mais aussi l'« histoire de la civilisation, mythologie, psychologie des religions et littérature. », La question de l'analyse profane, p. 133.

  • 6.

    Ce que l'on appellera plus tard l'analyse didactique.

  • 7.

    Qu'elle soit réputée didactique, puisqu'ayant pour objet de former à l'analyse, ne change rien au fait que c'est d'abord une analyse.

  • 8.

    Comme J. B. Pontalis, nous trouvons ce titre dommageable. Le travail théorique y semble péjoré comme fiction alors que ce n'est pas la thèse du livre alors que c'est en revanche celle de Pierre Bayard dans Qui a tué Roger Ackroyd ? (Paris, Éditions de Minuit, 1997). Pierre Bayard assimile le travail d'édification théorique au travail de mise en ordre qu'opère le délire et au sentiment de conviction qu'il inspire.

  • 9.

    Pour dire « confiance en soi » anglais et américains disposent de deux termes : self-confidence, qui traduit à peu près notre « confiance en soi », mais aussi self-reliance. Reliance signifie fiabilité : «confiance en sa faillibilité », donc. Quelque chose comme autonomie ou « professionnalisme ». L'enseignement devrait donc tendre à maximiser la self-reliance sans trop accroître la self-confidence suspecte de faire baisser tant la vigilance que la disponibilité.

  • 10.

    René Major, Au commencement, Paris, Galilée, 1999, pp. 87 et 89. C'est nous qui soulignons.

  • 11.

    Idem, p. 83.

  • 12.

    Selon la distinction posée par Hannah Arendt.

  • 13.

    La langue des pairs. L'espéranto de la communauté analytique en quelque sorte.

  • 14.

    Pour Michel Serre, toute science est activité de traduction.

  • 15.

    Gai Savoir, III, 247

  • 16.

    Pour Jacques Sédat, le problème n'est même pas celui-là concernant la psychanalyse puisqu'il n'y a aucune théorie, aucun concept susceptible d'être enseigné. « La condition d'une pensée analytique réside dans l'impossible référence à des concepts, à des acquis stables, à des résultats détachés du mouvement même des pensées qui les ont engendrés [...] il n'est en analyse point (ou peu) d'acquis, point (ou peu) de progrès, point de transmission d'un savoir constitué, point d'orthodoxie et même point de concept au sens philosophique du terme. » Point de discipline, donc ? Cf. Jacques Sédat « Théorie et pratique », in Esprit, Seuil, 1980, n° 3, pp. 144-145.

  • 17.

    C'est quand ils changent de sens que les concepts ont le plus de sens (Bachelard).

  • 18.

    Jean Laplanche, Entre séduction et inspiration : l'homme, Paris, PUF, 1999, p. 270.

  • 19.

    Devant un parterre de médecins et de savants à l'écoute probablement hostile, il n'est pas permis de paraître hésiter. Doit-on pour autant regretter cet avortement prématuré d'un débat théorique à coup sûr important ? Souvenons nous ici de la remarque lucide de Borgès : « Sans les éditeurs, nous (les écrivains) passerions notre vie à corriger des brouillons. »

  • 20.

    Que l'on se souvienne pour lire les descriptions ci-après de l'état de la psychiatrie à l'époque des commencements de la psychanalyse, les expérimentations de Charcot auxquelles Freud avait assisté, celles de Babinski...

  • 21.

    Même si le « patient » du psychanalyste peut le ressentir ainsi au début d'une cure.

  • 22.

    Nous sommes tentés d'écrire le bricoleur de la cure, tant celle-ci se met en place concrètement par expérimentations et ajustements successifs.

  • 23.

    Parler de « méthode des associations libres » nous renvoie directement à la définition déjà de Walter Benjamin. Il s'agit bien d'une « méthode pour perdre son chemin » et, ce faisant, le trouver.

  • 24.

    Le recours à une secte musulmane n'est pas simple hasard. En effet le mot soumission que nous avons utilisé ci-dessus à plusieurs reprises ne se traduit-il pas en arabe par islam ?

  • 25.

    Lorsqu'on demande à Freud quelle est la qualité principale d'un analyste, il répond « arrêter sans interrompre ». Pas sa sagacité théorique ou sa grande culture analytique : sa capacité à trouver le moment pour clore la séance sans enrayer le processus.

  • 26.

    « L'imagination véritable est construite par l'imagination technique. Le reste c'est de l'imagination imaginaire, ça ne mène nulle part.

    [...] c'est toujours par les techniciens qu'on trouve les vraies ouvertures. » Entretien avec Francis Bacon, La quinzaine littéraire, 1971.

  • 27.

    Isabelle. Stengers, L'invention des sciences modernes, Paris, La Découverte, 1993.

  • 28.

    Rivalité, rivaux procèdent étymologiquement de rive et riverains. La rivalité doctrinale est bien le fait de gens qui se partagent la même eau, s'abreuvent aux mêmes sources.

  • 29.

    Pour la psychanalyse, la controverse et le schisme intradisciplinaire commencent très tôt : la rupture théorique entre Freud et « l'héritier présomptif » Jung, les débats violents, sectaires entre Mélanie Klein et Anna Freud... jusqu'aux controverses récentes sur l'orthodoxie ou le déviationnisme lacanien. ce dernier mot – déviationnisme – évoque irrésistiblement la vie du marxisme.

  • 30.

    L. Laudan, La dynamique de la science, Bruxelles, Mardaga, 1977, pp. 17-18.

  • 31.

    La seule position qui vaille pour Nietzsche. Être le meilleur, le plus ceci ou le moins, cela ne sera jamais que transitoire.

    * Gérard Engrand est philosophe et chercheur, enseignant à l'Ecole d'Architecture de Lille, à l'Ecole d'Architecture de Paris-la-Villette et à l'Ecole Polytechnique de Lausanne.

    Une partie de sa réflexion concerne la psychanalyse et le problème de son enseignabilité à partir de Freud ; notamment du point de vue du rapport théorie/pratique et des enjeux de l'analyse profane.

    ** Texte paru dans la revue d'architecture Cahiers Thématiques, n°1 [Discipline, visée disciplinaire], EAL, Lille, 2001.