A propos d’une lecture : « Se parler, parler », J.F.Chiantaretto

A propos d’une lecture : « Se parler, parler », J.F.Chiantaretto

A propos d’une lecture : « Se parler, parler », J.F.Chiantaretto

Dans son dernier ouvrage dont je chercherai ici à dégager surtout la singularité, J.F.Chiantaretto, propose l’ensemble de sa construction métapsychologique à travers un entrecroisement complexe de thématiques, en reprenant des fils de théorisation déjà tracés, mais en les condensant et en approfondissant certains de ses angles. C’est un livre personnel, centré sur la nature de l’entre-deux de la séance, néanmoins sans séquencement clinique, qui souligne l’importance de la métapsychologie conçue comme l’écoute de sa propre écoute au-delà de la dynamique transfert-contre-transfert, envisagée comme « la forme psychanalytique de l’amitié de la pensée ». Tels des éléments disparates qui nous accompagnent, provenant de différentes sources qui sous-tendent notre écoute. A l’instar du dialogue socratique…mais ici cette idée se redouble avec la Neshama et la nefesch dans la Genèse.

Trois lignes de force s’en dégagent : une théorisation de la cure renvoyant à une perspective fortement marquée par la pensée philosophique (H.Arendt), une représentation de l’histoire de la psychanalyse avec une réflexion en filigrane sur la transmission, enfin un axe corrélé : l’intime et le collectif, comment et pourquoi la psychanalyse s’inscrit dans le travail de culture ?
Il m’a avant tout donné à penser sur la complexité du transfert ou plutôt sur les transferts au pluriel et leurs croisements : transfert sur la psychanalyse, sur l’écriture, pluralité des transferts sur les analystes pères/pairs, et donc transmission. En toile de fond, tout au long de l’ouvrage, gravite une vision de l’histoire de la psychanalyse centrée sur un « couple fondateur, Freud/Ferenczi », (M. Schneider), marquée pourtant par un raté à l’origine, un « non-lieu » entre eux-deux.
Il m’apparaît comme une forme de méditation sur l’acte de parole contraire à la communication, pour échapper au désastre de la communication : la psychanalyse désignerait avant tout une expérience intérieure permettant de : se parler. Ici, il s’agit d’une interlocution interne, dans le sens du « dialogue intérieur », (notons ici la proximité ici avec Jean-Claude Rolland).
C’est alors la nature de cet acte qui est à préciser. Deux proximités ici : écriture et philosophie. « Se parler » ici me semble en fait au plus près de l’acte de s’écrire, (p 24/25), et rejoint en ce sens la pensée d’H. Arendt dans son apport sur « le deux en un » pouvant caractériser à la fois l’acte de pensée et le non-esseulement car c’est cet acte-là qui relie un être à l’ensemble humain.
A mes yeux, le livre suggère avant tout et le lecteur doit faire le reste... Le singulier est déjà à mes yeux sur ce point : en procédant ainsi, l’auteur place le lecteur en position de chercheur, l’invite à une mise en regard avec sa propre métapsychologie. Comme si la construction de l’ouvrage était précisément à l’aune d’un propos central : tout analyste a à hériter, et d’une certaine manière à s’inventer. Dans la mesure où l’héritage est une conquête (selon les termes transmis), il héritera de la métapsychologie freudienne avec le devoir de la transformer en mettant en œuvre son pouvoir transformateur chaque fois différemment dans chaque cure. Ce qui ouvrirait sur la proposition de Ferenczi, de « recommencer la psychanalyse avec chaque patient », (p.74), invitation sur laquelle il y a lieu de s’interroger tant elle évoque aussi une résistance à la psychanalyse.

Sans nul doute, le cadre dans lequel s’inscrit cette pensée est le malaise de/dans notre ère contemporaine. L’expérience de la pandémie Covid en est le point de départ et souligne l’expérience d’étrangeté que chaque être a pu traverser et les traces que cela a laissées en lui. La psychanalyse, née aussi de et dans un malaise originel, apparaît là, à l’instar de la philosophie, et de tout acte de culture, comme une alternative à ce mal(aise).

I/ Au tout commencement, une histoire de transferts

J.F.Chiantaretto nous propose sa conception personnelle sur l’histoire de la psychanalyse et sur la métapsychologie autour d’un paradoxe majeur : l’œuvre freudienne reposerait sur un acte de fondation auto-engendré, sans scène transférentielle, si ce n’est sur l’écriture. À la fois, un acte d’auto-engendrement qui repose sur une une hybridation de la pensée, et une revendication d’un statut d’exclusivité. Au cœur de la préoccupation freudienne, gravite la question de la transmission, et les différentes ruptures qui ont jalonné le chemin freudien s’ensuivent comme autant d’enjeux politiques. Ce penser freudien doit beaucoup au dialogue, Breuer, Fliess, et enfin Ferenczi - de 1908 aux années 1927,28 - mais sans que Freud reconnaisse en quelque sorte ses dettes. A la demande adressée à un supposé analyste, Freud substitue cette figure intrapsychique de témoin de son penser qu’il se construit avec et malgré Fliess. En somme, en écrivant à Fliess Freud apprend à s’écrire, dans une présence auto-observatrice à lui-même qui noue l’expérience clinique et l’expérience du penser en séance et hors séance. Un transfert donc sur et avec Fliess, dont la correspondance serait la transcription, qui vire progressivement à un transfert sur l’écriture créatrice.

Ainsi Freud utilise- t-il le terme de Selbstanalyse dans son ambiguïté puisqu’il désigne à la fois l’auto-analyse et l’analyse au sens de la cure, alors qu’il fait retour plus tard sur ce terme en affirmant clairement la nécessité de l’analyse pour devenir psychanalyste. Sont ainsi mises en exergue par l’auteur ses contradictions et fluctuations, son ambivalence vis-à-vis des héritiers, son positionnement fluctuant quant à cette question de l’auto-analyse pour lui-même. Une tonalité critique se décèle ici plus nettement que dans ses précédents ouvrages...
Pour Freud, nous dit-il, se dessine à la fois une tentation de faire naître la psychanalyse avec quelqu’un, mais un désir d’affirmer sa position de fondateur, particulièrement à partir de 1906/ 1907, « dès lors qu’il n’est plus seul à porter la psychanalyse ». Freud perdrait l’autre comme garant de l’interlocution interne et se tourne vers la philosophie dans le projet d’une théorie de la pensée à l’intersection de différentes sources connexes. Pourtant, une co-influence Freud-Ferenczi prend le dessus avec le nouage spécifique qui leur serait commun : la question notamment du trauma qui nous ramène au registre de l’infans, à l’état de desaide sans mots (p.26). L’infans dans l’adulte : sans l’aide de sa parole, tel qu’il persiste chez le sujet parlant. Ainsi, la réorientation de la pensée freudienne à partir de 1915 est-elle indissociable du dialogue avec Ferenczi (p25).

C’est ici que la métapsychologie peut être envisagée comme « la forme psychanalytique de l’amitié de la pensée ». L’autre conçu comme reflet d’un principe universel. A la manière de Montaigne ? Je lirais ici une refonte, une remise en cause du processus transférentiel dans laquelle il y aurait une transmutation de l’autre vers un principe spirituel, une libido déplacée sur la pensée dans son ancrage spirituel. Cela rejoint pour moi l’idée fondamentale que Bion notamment a mise en avant : une psyché ne peut se construire qu’à condition d’être en relation avec une autre psyché. Souvenons-nous : outre les deux liens fondamentaux, amour et haine, il ajoute un troisième lien, tout aussi fondamental, le lien C, connaissance qui est à l’origine de la tentative de transformer toute expérience, même traumatique, en une expérience qui favorise la croissance psychique. L’attente de la métapsychologie devient une attente vis-à-vis de la philosophie et de ce qu’elle augure d’une théorie de la pensée.
2/A l’écoute de l’infans dans l’adulte
Le titre de l’ouvrage fort suggestif dessine l’axe princeps : la psychanalyse est avant tout un lieu de parole dans la polysémie du terme qui engage une forme réfléchie : parler à…dans le sens : « aller parler à quelqu’ un » et se parler. Or, « se parler » vient en premier lieu, nanti d’un sens double : s’adresser mutuellement la parole, -in situ, dans le silence où sont engagés en commun l’analyste et l’analysant à l’écoute de leur propre infans, - et dans sa forme réfléchie (se parler à soi- même). Comme l’on sait, un verbe pronominal de sens réfléchi se caractérise par le fait que le sujet agit sur lui- même, que l’action qu’il fait se réfléchit sur lui- même.

Dans le travail de cure, ce sont donc ces deux repères majeurs qui sont engagés : l’infans, en lien donc avec la question du trauma. Un adulte, privé de ses propres mots, enfermé, prisonnier, dans un état d’hilfos, l’état sans aide, et sans mots de l’infans, décrit par Freud et réélaboré constamment depuis, réactivé dans /par le transfert. Tel un état structural d’impuissance : sans la possibilité de satisfaire ses besoins vitaux et sans l’aide de ses mots pour se parler et parler en s’adressant à l’autre. Souvenons-nous de la proximité étymologique entre enfant, infans, silence. Me vient ici en mémoire l’évocation qu’en fait P. Quignard : « « Nous sommes du non- parlant qui doit apprendre la langue sur les lèvres des proches ». Etat initial donc, non social, qui fait source en chacun d’entre nous et sommeille toujours.
Ce que traduisent certaines situations cliniques, c’est bien la défaillance de l’autre : un infans mal accueilli, blessé, qui n’aura d’autre voie que la plainte, renvoyant à la défection de l’autre secourable. Pour le psychanalyste, notamment dans la clinique des limites, ce nouage est central : le trauma est ici à penser comme une réactivation de l’état originel de desaide.

Quelles propositions découlent de cette lecture pour explorer la question du transfert in situ, en séance ? J’ai paradoxalement beaucoup pensé aux pannes de mots, à la difficulté précisément de nommer, aux marges de silences qui confrontent à la puissance de l’inconscient, et je m’interroge : n’y a-t-il pas ici une mise en cause du processus transférentiel dans son caractère d’incarnation, dans sa dimension de corporel, de sexuel ? « La chair des mots », (J.Kristeva) qui mobilise la capacité de tous les sens. La présence réelle, la voix corporelle, la position, les gestes, le lieu, l’odeur du cabinet, la sensation demeurent des éléments princeps. Ils ne sont pas seulement « contenant », ils véhiculent un au- delà des mots avant d’orienter vers une transformation silencieuse par l’interaction avec le corps et le dire de l’autre. Car le point sensible est bien : qu’est-ce qui dans cet entre-deux permet que « se parler » justement soit rendu possible ? En d’autres termes, que devient la notion d’altérité dans la cure ? Ce qui rejoint sans doute mon interrogation sur l’abandon de l’hypothèse du Nebenmensch . Car aussi « présent-absent » soit l’analyste, un ineffable se met en place, une rencontre (ou pas) qui a à voir avec les deux économies inconscientes. Celui qui accepte de faire une analyse, en vient à un autre, contestant d’une certaine façon un repli sur soi, et pratiquer l’analyse est une ouverture vers « l’autre » que l’analysant pour autant ne connaîtra pas. Il y a de l’autre - hors de soi et en soi-, mais il ne sait pas qui il est, l’analyste incarnant cette figure.
Quel serait alors au fond le message de cet ouvrage ? « Comment rester freudien ? souligne J.F.Chiantaretto . « Il n’y a à mon sens qu’une seule réponse : en devenant freudien, toujours consentir à une perte, à renoncer au credo narcissique au cœur des logiques d’appartenance, possiblement délétères quand elles prescrivent le suivisme au plan de la formation et du penser. ». Mais comment l’analyste peut-il vraiment s’inventer ? Cette proposition qui n’est pas sans risques…je l’entends comme une invitation à la dimension de créativité inventive nécessaire pour le praticien/chercheur qui n’a pas à se laisser enfermer dans le suivisme des appartenances et des transferts de formation. Mais c’est précisément cet équilibrage qui est en jeu dans un processus de formation qui se maintient en nous dans son exigence et remise en cause permanente, toujours Re- commencer justement …

Brigitte Dollé- Monglond, Membre du Quatrième Groupe.