Leçon..

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Leçon…

A l'heure où nos politiques témoignent d'un certain goût pour la réglementation des psychothérapies - et de la psychanalyse - en France, il me paraît opportun de faire un retour sur ce qui se passe au Royaume-Uni…

Et si, dans un premier temps, mon souci était de faire une sorte d'état des lieux de la situation sur un mode documentaire (j'allais dire journalistique, en “oubliant” combien sont généralement orientées les informations délivrées par les médias), la lecture du Rapport rédigé par le Groupe de Travail délégué pour permettre à l'UKCP de se positionner quant à l'usage du terme de “psychanalyste” témoigne d'une approche tellement partiale et fallacieuse que, forcément le mode “documentaire” n'est plus de mise….

A mon sens, ce rapport montre que le danger qui vise la psychanalyse en tant qu'objet de réglementation, ce à quoi elle objecte par essence, n'est pas uniquement le fait de politiques et de législateurs ; certains de ses plus féroces adversaires semblent être les mêmes qui s'en réclament !

Rappel

C'est dans les années 1980 qu'en Grande Bretagne, les “psys” (psychothérapeutes et psychanalystes) “s'auto-régulent” en quelque sorte, répondant ainsi à la demande de l'état. En effet, le système de soins qui est basé sur la gratuité a son pendant d'exigence de garantie professionnelle. Aussi, 1er effet (et l'on voit bien le risque latent de la prise en charge par la CPAM en France évoquée dans le rapport Cléry-Melin), les psychothérapies sont de fait listées et codifiées par des organismes agrées par l'état et, 2ème effet, la formation des psychothérapeutes doit être garantie par ces associations agrées, et donc réglementée. Les différents groupes existants se regroupent donc en ce qui est appelée la “Rugby Conference”, qui devient officiellement en 1989 the United Kingdom Council for Psychotherapy (UKCP). Cet organisme - sous l'appellation « Psychothérapies » puisque relevant du système gratuit de soins - comprend 5 grandes sections qui définissent les types de psychothérapies : thérapie systémique, thérapie familiale, Jungienne, etc, et la section psychanalytique et psychodynamique, la psychanalyse étant inclue dans la série des psychothérapies analytique ; c'est bien évidemment autour de la question de la formation et de la garantie du psychanalyste que les problèmes vont surgir.

L'UKCP est composé de 80 organisations, et des critères très précis (avoir un but psychothérapeutique, une structure administrative adéquate avec les statuts de l'UKCP, un minimum de membres (50) et d'années d'existence (3)…) définissent laquelle peut demander son affiliation à l'UKCP. Une fois que son adhésion est prononcée, elle s'inscrit plus particulièrement dans la section qui correspond à sa pratique.

En 1992, pour des raisons de désaccord avec le code éthique de l'UKCP, la “British Psychoanalytic Society” (BPS - section anglaise de l'IPA) quitte l'UKCP avec quelques groupes pour créer leur propre association : la “British Confédération of Psychotherapy (BCP) qui comprend les formations de psychothérapeutes issues de la BPS (IPA).

Il nous faut avoir en tête que les 5 sections de l'UKCP sont formées par les délégués des groupes qui les constituent et que chaque section se met d'accord au sujet des titres utilisés par les groupes membres. La plus grande de ces sections est la section psychanalytique et psychodynamique (P&P), dont nos collègues lacaniens du Centre for Freudian Analysis and Research (CFAR) font partie ; depuis 1999, la section P&P utilise le titre de psychanalyste, après accord du Bureau des inscriptions d'alors. Il y a donc au sein de cette même section des psychothérapeutes et des psychanalystes faisant des “psychothérapies analytiques” prises en charge par l'état, et des psychanalyses à la charge de l'analysant.

Jusqu'à cette date, 1999, les relations entre ces “3” (2) organisations étaient plus ou moins difficiles, tendues mais dans l'ensemble laissaient place à une certaine tolérance à l'égard de l'autre. Mais l'utilisation du titre “psychanalyste” a déclenché les foudres ipéistes. La tolérance hostile a fait place à une offensive déclarée ; la SBP accuse publiquement tout analyste anglais n'ayant pas été formé par l'IPA d'être un “charlatan” qui tromperait le public (Tiens donc, déjà ?! N'oublions pas qu'en France la grande majorité des psychiatres-psychanalystes qui fréquentent les ministères sont plutôt formés SPP).

La pression faite par la SBP sur l'UKCP pour restreindre cet usage aux seuls praticiens formés par leurs soins a amené le Bureau des inscriptions a annuler l'autorisation d'utiliser ce terme en janvier 2002. La section P&P a accepté de reformuler sa demande et postule alors pour le label “psychanalyste inscrit à l'UKCP”.

Après bien des débats houleux, l'UKCP a pris la décision d'imposer un moratoire en suspendant l'usage du terme dans la liste publiée des cliniciens et initie une enquête qui doit donner lieu, après de larges consultations des praticiens internes et extérieurs à l'UKCP à un rapport, puis à une décision officielle.

“Pendant cette période de consultation, les noms publiés sont marqués d'une astérisque avec une note expliquant que le titre “psychanalyste” est accordé mais que son usage est actuellement en discussion.

Plus de trois ans plus tard, aucune décision n'est encore prise, et durant l'été 2002, la BPS met sur son site Internet une rubrique intitulée “Imposters in the World of Psychoanalysis”. Les instances dirigeantes de l'UKCP avance alors la date du 21 février 2003 comme butée ultime à leur enquête et à leur décision officielle.”

L'enquête a donné lieu à un rapport qui a finalement vu le jour en juillet 2003. La crainte préalable d'une tendance pro-IPA des instances mêmes de l'UKCP s'est avérée tout à fait fondée… Au-delà des manœuvres visant à la manipulation et au truquage des résultats (une adresse e-mail pour enregistrer les votes qui est erronée par exemple, l'inscription d'un vote comme émanant d'une seule personne alors que c'est le fait d'une association au nom de tous ses membres (plusieurs centaines) et, au-delà du manque manifeste d'informations et de connaissances quant à l'histoire et à la formation des mouvements psychanalytiques, le rapport fait preuve d'une telle méconnaissance de la complexité de la question de la formation - en dehors de l'appel aux standards - et d'un tel parti-pris frôlant l'insulte par moments que la section P&P a, dans un 1er temps, répondu par un autre texte reprenant un à un tous les points litigieux.

En conclusion le rapport recommande :

“1. Le label “psychanalyste enregistré auprès de l'UKCP” ne doit pas être accordé.

2. L'UKCP doit considérer la création d'une section séparée pour les psychanalystes enregistrés” (…) car “il est inapproprié pour l'UKCP d'inscrire des psychanalystes sur une liste de psychothérapies” (compte-rendu WP section 16.2).

Cela aurait l'intérêt, certes, de différencier psychothérapie et psychanalyse, mais reléguerait la psychanalyste à s'occuper de ce qui a été appelé récemment chez nous “les bleus de l'âme” ou “le confort de l'âme”, tandis que les problèmes graves, les fameuses “psychothérapies lourdes” relèveraient du soin et donc des psychothérapies, analytiques au besoin, mais pratiquées par des psychothérapeutes. N'oublions pas qu'en Grande Bretagne, le soin, quel qu'il soit, est assuré par des organismes d'état ou agrées par l'état, et qu'il est pratiquement nécessaire pour pouvoir exercer en institution de soins ou dans le secteur sanitaire et social, voire en libéral, de faire partie d'une de ces trois grandes organisations (BPS et/ou BCP, ou UKCP).

De même, il est bon de se rappeler qu'en Allemagne, par exemple, il existe certes un certain nombre de psychanalystes (environ 100, guère plus) qui sont hors des trois groupes “d'associations professionnelles” mais…qu'ils sont dans la quasi-impossibilité d'exercer.

Le débat sur le titre de psychanalyste, est-ce un titre ?, sur la formation et la garantie n'a pu réellement se dérouler de façon satisfaisante au sein de l'UKCP, le parti-pris en faveur de l'IPA comme seule référence étant par trop criant.

Aussi, le second temps a été la décision prise par un certain nombre de mécontents de créer mi-octobre 2003 une nouvelle “organisation” virtuelle : le “Collège de Psychanalyse-Royaume Uni” qui, sous la forme d'un annuaire électronique, accueille des analystes. Sans affiliation institutionnelle, ou inscrits à l'UKCP, ou à la BCP, ou ayant eu une formation psychanalytique à l'étranger, il se compose actuellement d'une centaine de membres, de l'Institut et de divers groupes lacaniens…

Vont-ils réussir à démontrer que les questions de formation et de garantie du psychanalyste peuvent se travailler et se débattre sans avoir recours à la standardisation et au discours universitaire, vont-ils pouvoir enfin soulever et traiter les criants problèmes des rapports psychothérapie/psychanalyse tels qu'ils se posent en Grande Bretagne, (mais, en fait, aussi en Allemagne, et peut-être malheureusement bientôt aussi en France) ?

Quelques questions…

Tout ceci semble bien dangereux… pour les psychanalystes, certes, mais aussi pour l'existence même de la psychanalyse…

L'histoire du mouvement analytique, depuis Vienne jusqu'à nos jours, devrait se faire aussi en tenant compte de l'histoire - différente - de chaque pays… Mais l'on voit bien, avec l'exemple de nos collègues anglais, comment toute mesure visant à codifier cette pratique si subversive qu'est la psychanalyse lui porte atteinte…Ce sont les psychanalystes eux-mêmes qui, en acceptant de céder sur un critère qui viserait à une soi-disante régulation ou habilitation (le diplôme par exemple, ou la durée de l'analyse, ou le nombre de séance, ou …) pour sauvegarder, pensent-ils, le plus important se trouvent pris au piège du discours capitaliste et humanitariste actuels (le dernier faisant passer la pilule du premier).

Et l'on aperçoit, avec la situation de nos collègues anglais, qu'au-delà de ce qu'entraîne nécessairement toute implication de l'état, que ce soit au nom du soin ou de la de “protection” du public et de santé mentale, et maintenant même de la “protection” des psychanalystes eux-mêmes contre les charlatans possibles ( !!), la question de ce qu'est la psychanalyse et de sa finalité est le nœud du problème : subversion radicale du sujet ou ….

A l'heure actuelle, en France où font rage l'amendement Accoyer et le rapport Clery-Melin, et où se discute les stratégies à développer, la lecture première de ce rapport et de ses critiques me semble illustrer les dangers d'accepter, au titre de moindre mal, ou de compromis, des tentatives de réglementation .

Danger qui se révèle à la fois interne, (certains différents quant à ce qu'est la psychanalyse semblent irréductibles) - et externe…La France a bénéficié de la présence de Lacan et de son “retour à Freud” pour maintenir la psychanalyse hors de tout courant réadaptativo-comportemento-thérapeutico-normativo…,etc, mais aussi pour insister sur la rigueur de son enseignement, de sa pratique et d'une formation qui peut s'évaluer, “se mesurer” à l'aune de son objet, soit l'inconscient, avec le dispositif de la passe.

Il semble que des essais de divers horizons, politiques certes, mais aussi économiques… et aussi psychanalytiques se soient plus ou moins conjugués pour susciter un climat délétère où les psychanalystes sont susceptibles de tromper, d'escroquer, voire… pire encore ! Réfléchissons bien avant de proposer des solutions qui, à vouloir prévenir, pourrait se révéler encore pire.

L'auto-régulation, ou la constitution de listes d'Ecoles ou d'Associations agrées pourraient se retourner contre notre intention première… Agrées par qui, pourquoi, comment… Mariés à vie avec l'association agrée, ou alors…hors-la-loi d'un seul coup du fait d'une scission, ou hors -la -loi parce que sans association référente, ou…

Et que devient la psychanalyse dans tout ça, son nécessaire statut Autre, pour pouvoir être ce qu'elle est ? Il n'y a pas d'Autre de l'Autre si ce n'est la canaille, et qui accepte de s'y assujettir s'inscrit, de fait, dans une position de débilité.

           Véronique Sidoit